RC
Petit passage en Avignon pour voir ma pièce Cassandra qui se joue. Je n’ai rien fait dans ce projet si ce n’est donner envie par mon texte à la comédienne de le jouer. Je viens en tant qu’invité. Je prends du recul, ou du moins j’essaie. J’y ai mené trois spectacles il y a plus de 10 ans. Ces expériences furent âpres. J’ai du mal à revenir sereinement dans cette ville. Il y a quelque chose de l’ordre du paradis et de l’enfer, mais une version de l’un et de l’autre tout à fait oppressante. Le paradis parce que l’on fête le théâtre, on est dans une outrance délirante et bacchique qui ressemble fort à nos fantasmes les plus fous. Et il est formidable de se dire qu’il n’y a pas une forme mais mille formes et qu’il y a de la place pour toutes. Avignon ressemble au théâtre vu par un comédien comme un enfant qui gagnerait son poids en bonbons. Ce trop plein est bien entendu dangereux mais quel plaisir d’y céder. Et si je penche pour une certaine vision du théâtre, mon esprit de citoyen démocrate réclame qu’il y en ait pour tous les goûts. Bon. Mais c’est aussi l’enfer. Car on peut s’y ruiner la santé et le portefeuille. Car on voit des textes minables et des cabots remplir des salles quand des ouvrages plus complexes et des comédiens plus inspirés peuvent jouer pour quelques personnes. Car les hommes d’affaire parisiens qui ont des salles dans la capitale ont bien compris qu’il y avait une poule aux œufs d’or en Avignon et que les poules sont prêtes à céder tous leurs œufs pour caqueter sur un plateau. Car il y a trop de bruits, trop de gens, trop de mauvais cafés, de mauvais restaurants, trop de gens en difficultés qui mendient, trop d’artistes dont le regard cerné et les costumes abîmés trahissent l’épuisement et le désespoir. Mais bon sang que fais-je là ? J’arrive, j’arpente les rues. Je passe m’installer chez la comédienne qui me loge. Je repars voir une collègue qui joue. Le spectacle est bien. Dans mon langage, ce n’est pas forcément flatteur. J’ai trouvé ça bon. Pas forcément flatteur non plus. Je suis en demande de surprise, d’ivresse. Là on reste sobre. Le lieu est la version avignonnaise d’une grosse salle parisienne. Ça pue le fric. Le public est plutôt vieillissant mais pas bourgeois. C’est longuet. Maîtrisé, subtil, amusant, mais longuet. Ma collègue est bien, bonne, performante, elle fait des ruptures, elle sait raconter son histoire tout en prenant de la distance. Mais c’est longuet. Je sors, je la félicite, je papote, je repars, j’erre, je vais dans le théâtre où j’ai présenté Des bouches à nourrir en 2013. On m’accueille, c’est sympathique. Le régisseur sort. « - Tu me reconnais Loïc ? – Ah mais oui, les aubergines, les aubergines, les aubergines ! » Je ne sais pas si c’est mes vêtements qui lui rappelle cet élément de la pièce où s’il s’en souvenait spontanément. On papote. Je rejoins une élève de la Comédie Nation (la Fille en Rouge de Métro 4) pour dîner. On papote. J’erre à nouveau dans les rues. Je crains de croiser des regards connus, de devoir faire semblant d’être content de retrouver quelqu’un, de m’intéresser à ce qu’il joue. J’ai envie de légèreté. Je rentre finalement et t’écris dans la foulée ce petit résumé. Demain 4 pièces dont la mienne. Que des connaissances. Un travail de réseau en somme. Pas ma spécialité. Ce soir je corrige encore un texte et j’avance peut-être sur ton manuscrit. Je l'ai pris avec moi pour m’accorder la possibilité de travailler à une terrasse, on ne sait jamais. Je suis content d’avoir pris de quoi lire au Purgatoire.
JMP
Avignon est à la fois désirable et détestable. Pour toutes les raisons que tu dis, la foule, l’hystéricisation générale, l’avalanche des spectacles, l’ambiance frénétique et la loterie que représente un spectacle dans le off. Si le tien (celui de ta pièce, je veux dire) est bon, tant mieux. Et que ça ne te comble pas forcément est un sentiment que je comprends. Mais il faut le dépasser, se défaire d’un trop fort sentiment d’appropriation. Ce qu’on écrit, appartient aussi aux autres, il faut se faire une raison. Pour ma part, dans le Off, j’en ai vu beaucoup de mauvais ( et dans le in aussi d’ailleurs) qui, comme d’hab, faisaient salle pleine et quelques bons qui se jouaient devant quasi personne. C’est frustrant, décourageant. J’ai connu ça à la Charteuse avec Scandaleuses. Dur, dur. J’imagine de surcroît que les réalités politiques doivent faire l’objet de beaucoup de conversations : la situation s’y prête. Les fracassantes déclarations de Tiago Rodriguez et ses initiatives ont dû chauffé l’ambiance.
Juillet 2024