Cinq pièces de Shakespeare sont racontées par un personnage secondaire de la pièce ou un personnage inventé.
Hamlet : Horatio dans un TGV qui traverse la Wallonie s’interroge sur la mort d’Ophélie.
Macbeth : La nounou des enfants Macbeth est accusée par le tribunal pénal international de collaboration avec le dictateur.
Lear : Le fille du Bouffon s’interroge sur la dispartition de son père.
La Tempête : Prospero et Miranda sont rentrés à Milan.
Coriolan : Un amie de la femme de Coriolan raconte la vie de celui-ci à l’occasion d’un film sur lui qu’on tourne vingt ans après sa mort.
RC
Lu Ophy, Ham et moi, premier texte de Rien d'officiel, et outre la mention de ce titre dans ce texte, je crois comprendre, vu le ton, que cet ouvrage se veut une lecture tout à fait personnelle de Shakespeare. Tu ne cherches pas du tout à nous rendre compte fidèlement des rapports des personnages qu'on trouve dans la pièce, du moins pas au premier degré. Tu te risques, et merci pour ça, à une proposition radicale, voire à des divergences avec le texte d'origine. J'ignore encore les autres textes mais celui-ci ne s'embarrasse pas de reconstitution historique et ne se gêne pas pour briser la pudeur shakespearienne en sexualisant concrètement les personnages. Aussi la chaste Ophélie et Hamlet le puceau versent allègrement dans la copulation, comme tu l'as partagé dans Papa où t'es ? où Antigone et Ismène n'ont plus rien de chaste. Évidemment, la famille princière a quelque chose de plus rock, se veut plus moderne, et même moins élégante que les Windsor par exemple. Il est très agréable d'être baladé entre la géopolitique shakespearienne et des événements historiques plus modernes et avérés. Ça ancre tout ce bazar danois dans un présent tout à fait accessible au lecteur. Même le texte est sans aristocratie : on se dit qu'Horatio n'essaie pas d'embellir, de sublimer Elseneur, il ne s'agit pas de noblesse. Les paroles rapportées des domestiques indiquent même, au travers de l'appellation "Mme Gertrude", un univers plus bourgeois que royal.
J'apprécie particulièrement la géographie. D'abord dans le motif du train, qui indique mille pistes de rêves, de la fuite à la quête, en passant par l'émancipation ou même la mort. Ensuite les lieux. On s'éloigne du Danemark pour aller en Allemagne, en France. Le clin d'œil à Langres, non loin de ta maison à la campagne, est amusant. Et trouver le moyen de citer Diderot, Dijon ou le traité de Westphalie dans un texte sur Hamlet l'est encore plus. Je comprends la dynamique des surnoms Ophy et Ham et j'y souscris ; je regrette presque que tu nous donnes les prénoms d'origine et que tu n'aies pas "converti" les autres noms des personnages. Se prendre un "Polonius" ou un "Claudius" ou même un "Hamlet" nous ramène systématiquement à Shakespeare quand c'est un délice de s'en éloigner... à moins que ce ne soit ce que tu cherches, justement ?
Me semble-t-il, ce genre de texte est totalement jouissif si l'on connait la référence d'origine. Aussi je me réjouis de connaître Hamlet pour voir les connivences et les divergences que tu travailles au gré du texte.
Peut-être que pour un lecteur non familier de Shakespeare le récit aura moins d'intérêt car les écarts que tu proposes avec l'œuvre d'origine en font justement toute sa saveur. Cela dit, non seulement l'histoire se suit parfaitement même sans connaître la pièce, mais il faut reconnaître que beaucoup de lecteurs potentiels auront certainement aussi moins une idée de ce qu'est Hamlet. Inversement, peut-être la curiosité d'aller voir justement ce que c'est, suite à cette première approche. Mais pas de malentendu : je ne dis pas que le texte serait une version abrégée de la pièce, c'est plutôt une version interdite, une réécriture forte et moderne.
Lu également, Pas de partouze à Dunsinane, deuxième texte de Rien d'officiel.
D'abord je suis marqué par le parallélisme appuyé entre le couple Macbeth et les dictatures européennes du XXe siècle, la nazie notamment. Peut-être que ma lecture de la pièce de Shakespeare est naïve mais je trouve le couple écossais bien moins terrible que les nazis ou équivalents. Shakespeare me semble-t-il aborde des caractères tout à fait humains comme l'ambition ou le sentiment de culpabilité. Les nazis, en tout cas tels que tu les présentes, sous les figures d'Hitler ou du couple Goebbels, semblent bien plus terribles. Je ne cherche pas à défendre les Macbeth mais ils ont l'air tellement meurtris par leur culpabilité que je ne peux m'empêcher de penser qu'ils sont très humains. J'oserais dire que tu orientes ta lecture en voulant mettre les Macbeth dans un sac de dictatures atroces, construire un parallélisme politique qui va bien au-delà du projet Shakespearien. Les citations d'auteurs tendent également à renforcer cet effet d'importance, d'ancrage dans une période de l'Histoire que nous aimerions tous oublier. Là où moi je vois une parabole (brillante par ailleurs) sur l'ambition et la culpabilité, tu vois toi un mécanisme politique qui a fait des millions de morts. Différence de niveaux de lecture ou, je le redis, naïveté de ma part ? Cela ne m'empêche pas d'apprécier la proposition. Je trouve très intéressante la question des procès post-crises, ce long processus pour rétablir de l'ordre et la justice dans un monde meurtri, où l'on cherche les coupables, les victimes et les collabo. C'est d'ailleurs un élément qu'on oublie souvent : juste après les conflits, comment fait-on pour "réparer" ?
Plaisir de retrouver le système du procès qu'on trouve dans ton théâtre de façon assumée (Le Tueur Souriant) ou plausible (“La Sainte Famille”).
Outre cela, il y a le plaisir du monde moderne : voir cette histoire ancienne s'imbriquer aisément dans le présent a quelque chose de jouissif. Comme dans le premier texte.
Pour finir, je trouve un lien entre les deux premiers textes : Horatio doit témoigner et rédiger un livre, Gerda est journaliste et doit prendre en charge la petite et le rapport à ses parents. Les deux sont dans la transmission, cela justifie les textes comme des actes de témoignage.
JMP
Avec Rien d’officiel, parallèlement à une lecture savante dont je ne conteste pas le bien-fondé, j’ai voulu relater une expérience de lecture, la mienne, qui consiste à ne pas s’effacer devant le texte, mais à le lire avec ce qu’on a dans la tête au moment de la lecture. Je suis un lecteur dissipé (mais toi également, à ce que tu me dis, mille choses te passant par la tête quand tu lis). À partir de cette lecture dissipée, j’ai engendré un autre texte, qui n’est ni de l’exégèse, ni du commentaire, mais un récit d’expérience de lecture. Quand je me promène en forêt, je ne fais pas l’exégèse ou le commentaire de la forêt, j’en fait l’expérience, j’ai chaud, j’ai froid selon le moment, la pensée file dans mille directions, je peine à nommer les arbres, telle difficulté du lieu me rappelle ceci ou cela, mais je ne me dis pas « quel est le sens de la forêt ». La forêt, je la rencontre, je me (dé)bats avec elle. C’est ce que j’ai voulu faire avec quelques pièces de Shakespeare. Les rencontrer, marcher dedans, les arpenter avec la double idée : il y a du passé dans notre présent ; notre présent surdétermine notre lecture du passé. La lecture n’est pas qu’une réception, elle produit du neuf. Elle nous pousse au voyage mental. Rien d’officiel, ce sont mes voyages en Shakespeareland.
Dans le cas de Dunsinane, c’est l’évocation des enfants Macduff assassinés qui m’a conduit à celle des enfants Goebbels, je suis parti de là, de l’image aussi qui me restait de la mise en scène de Langhoff où le meurtre des enfants Macduff était démultiplié. C’est en tout cas le souvenir que j’en ai. Souvenir réel ? Souvenir fantasmé ? On peut évidemment mettre l’accent sur d’autres aspects du couple infernal. En faire l’expérience autrement, en privilégiant d’autres aspects de l’histoire, d’autres valeurs. Les portes d‘entrée dans un texte appartiennent à chacun. Personne n’a de compte à rendre là-dessus. Et si je respecte les lectures professorales, je conteste violemment qu’elles soient les seules légitimes. Pour revenir à Dunsinane, j’ai choisi la voie de l’hubris déchainé, combiné à la question de la compromission. Où commence-t-elle ? Quand finit-elle ? Jusqu’où l’innocence peut-elle aller? Peut-on être à la fois innocent et coupable? Certes, ce sont les questions de n’importe qui confronté à un choix délicat. Mais ni ma génération ni la tienne ne les ont vues se poser dans un contexte de vie et de mort.
RC
En d'autres termes, ton écriture est une lecture ? Tu écris sur ce que tu vis dans Shakespeare, ce qui te traverse à partir des œuvres ? Ajoute une distribution et une scéno et tu pars dans la mise en scène. Écrire sur Shakespeare c'est donc, comme mettre en scène, trahir Shakespeare, le malaxer, le travailler comme une glaise. Je comprends la démarche. Mais cela questionne peut-être des désirs que tu étoufferais... ? As-tu jamais pensé à mettre en scène un spectacle ? À entrer en dialogue avec des acteurs pour les diriger ?
JMP
Oui, mon écriture est une lecture. On peut généraliser : toute écriture est une lecture du monde/de soi. Et on peut aussi dire que toute lecture est un écriture puisque entre « ce que l’auteur a dit » et « ce que le lecteur a lu » il n’y a jamais identité parfaite. Il y a des parentés avec l’acte de mise en scène dans la mesure ou celle-ci est une écriture/lecture ou un lecture/écriture. Certains courants d’analyse littéraire aujourd’hui s’intéressent beaucoup aux possibles d’un texte, aux possibles exclus par les choix faits par l’auteur. Ou aux éléments laissés sans solution par l’auteur. Par exemple, dans le Dom Juan de Molière les âges de Sganarelle et de Dom Juan ne sont pas précisés. La mise en scène, elle, devra forcément le faire. J’ai certainement de l’intérêt pour la mise en scène, mais il y a dans cette activité beaucoup d’aspects qui m’arrêtent. Diriger une équipe m’ennuie, m’épuise vite, j’ai peu de patience pour les conflits des autres, je ne me vois pas en arbitre des querelles et surtout j’ai un besoin de solitude incompatible avec le travail en collectif. Je n’ai par exemple jamais envisagé de mettre en scène mes textes, je préfère voir ce que les autres en font.
RC
Fini l'ouvrage. De façon flagrante, plus je connais l'œuvre d'origine, plus j'apprécie la lecture. Le premier, sur Hamlet, me met à l'aise. Macbeth ça va encore, idem pour Lear. Mais je ne connais La Tempête que depuis peu de temps (et je n'y suis pas revenu) et je ne connais pas du tout Coriolan. Le plaisir est évident quand j'ai des repères, quand je comprends l'écart, les prises de liberté avec Shakespeare. Bref la référence est jouissive. Ça me fait ça avec toutes sortes de références et j'en truffe mes pièces en espérant susciter le même plaisir chez le lecteur/spectateur. Dans mes textes, il y a le schéma global (exemple : Gloire de Juno fait référence à un épisode de la vie d'Héraclès) mais aussi des micro-détails (exemple : Alcide dit étrangler les serpents, ce qu'Héraclès a fait au berceau). Le plaisir vient du point de connivence possible entre l'auteur et le lecteur au travers de la référence. En ce sens, Rien d'officiel est un ouvrage proprement jouissif. Toutefois, pour prendre l'exemple le plus flagrant, celui du dernier texte, ce plaisir se perd avec la référence non maîtrisée. On pourrait dire cela de toute œuvre qui joue avec des références mais c'est particulièrement vrai pour Rien d'officiel qui s'inscrit "officiellement" au second degré par rapport à des œuvres pré-existantes.
Bien entendu, il y a la qualité des textes en elle-même, mais n'étant pas un grand lecteur de roman, je suis difficilement accroché pour les récits. Probablement, le rapport au texte serait très différent avec des lecteurs sans aucune connaissance de Shakespeare, ils prendraient les textes comme ils viennent, sans chercher l'écho avec les textes originels, et certainement, ils sauraient en profiter mieux que moi, prendre le tout au premier degré, découvrir plus simplement l'histoire qui se raconte.
En prenant un peu de recul, Rien d'officiel m'interroge sur mes lectures (de rêves ou de plateau) des grandes œuvres du Répertoire, le grec antique et celui de Molière en tête. Au fondement de ma pratique de la mise en scène, il y a ce fantasme de voir ces textes au plateau, de sortir éventuellement de ce qui a été fait auparavant, ou de m'inscrire dans le sillage de tel ou tel metteur en scène. Pour des concours de mise en scène, écrire un projet complet sur le papier (bien que je sois contre le fait de s'engager dans une voie sans avoir travaillé avec les acteurs préalablement), rêver au passage à ce que je ferais d'Ajax ou d'Electre sans souci de distribution ni de financements. Rien d'officiel reprend ce plaisir un peu fou de faire voir "ton" Shakespeare, celui au travers de tes yeux, celui qui cherche à rendre palpable, concrètement, des textes qui peuvent parfois présenter une opacité pour des néophytes.
Ainsi, je lis dans ton ouvrage une démarche (qui m'est propre également) de se débarrasser de la question de l'époque pour mettre en relation des événements de l'Histoire sans se soucier de l'anachronisme, ainsi qu'une tendance à rapprocher les nobles et les rois de la vie courante, pour faire résonner les œuvres d'Ancien Régime plus fortement aujourd'hui (ce que je fais volontiers).
Cela donne envie aussi d'approcher les œuvres autrement, de les faire vivre pour les transmettre : c'est l'éternel casse-tête des professeurs de lettres qui veulent intéresser leurs élèves. Cette lecture vivante, cette interprétation poussée nous incitent à nous approprier les œuvres, à ne pas nous laisser intimider et ainsi écartent des barrières que certains lecteurs/spectateurs se mettent (ou qu'on leur met) face à des œuvres jugées trop difficiles.
Août 2025