mercredi 22 avril 2026

À propos des traductions d’Homère d’Emmanuel Lascoux

RC
Pascal m’a fait écouter une émission sur la traduction d’Homère d’Emmanuel Lascoux, un original qui adapte les épopées en ajoutant des onomatopées dans le texte. Je te la conseille. Mais une chose me questionne. Dans l’entretien, Lascoux parle des épithètes homériques, préférant les traduire différemment selon le contexte même si elles sont les mêmes en grec. Ainsi, une même épithète sera traduite différemment pour partager au lecteur un sous-texte. Original, amusant, mais problématique. D’abord, je crois à la vertu de la répétition en elle-même. Elle est très utile en dramaturgie. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, est passionnante à l’oreille, plus que la variation. Si Homère voulait qualifier un personnage différemment selon le contexte, il le ferait. Il le fait d’ailleurs, les épithètes ne sont pas toujours les mêmes pour le même personnage. Par ailleurs, le procédé de Lascoux me semble un peu usurper le travail du lecteur. Certes il y a débat au sujet des épithètes, certains les considérant comme une paresse poétique utile pour combler des trous, d’autres comme des moyens de qualifier les moments, personnages, situations, en fonction de l’action. Mais ce qui me semble intéressant dans tous les cas, c’est de laisser l’épithète résonner avec l’instant dans la rêverie du lecteur. Il s’agit d’un travail individuel à faire soi-même. Ici Lascoux nous frustre de cette opportunité en proposant lui-même une interprétation. Il n’a d’ailleurs pas la délicatesse de qualifier sa proposition «d’interprétation», considérant que la traduction en est nécessairement une. Je suis un peu d’accord, mais il y a tout de même une tentative (peut-être vaine) de rendre quelque chose d’authentique, de faire passer le texte « tel quel ». Certaines traductions d’ouvrages prennent des parti-pris intéressants comme celle d’Aristophane de Debidour, ou la récente de Plaute de Dupont. Les deux mettent des termes modernes, des anglicismes ou veulent reconstituer les plaisanteries dans les textes comiques. Mais ces propositions vieillissent plus mal, me semble-t-il, et si elles sont formidables un instant, seront vite considérées comme baroques et marginales. On reviendra toujours à quelque chose de moins débordant pour avoir une partition de départ plus aplatie. En 22/23, j’ai travaillé sur Ploutos d’Aristophane à partir de Debidour. Nous avons largement réécrit mais il fallait parfois revenir à une traduction plus classique, du XIXe, pour se rapprocher du grec et ainsi réécrire sans trop s’éloigner du propos originel. Bref, tout ça pour dire que si je trouve toute cette démarche de Lascoux assez excitante (je vais me procurer ses traductions en janvier), je suis plutôt questionné sur l’usage de cette proposition à la longue, et je me demandais ce que tu pensais de la vertu de la répétition dans la composition dramatique.

JMP
L’émission est intéressante, mais n’étant pas un connaisseur d’Homère ni un traducteur, je suis surtout frappé par deux choses : La première c’est qu’il ne peut pas y avoir de traduction éternelle, et que l’œuvre étrangère vit, continue à vivre parce qu’on la retraduit en permanence. (Les anglais sont condamnés à un seul Shakespeare quand nous en avons mille). La question de la vérité d’une traduction me parait donc insoluble. Toute tentative pour rendre quelque chose d’authentique se heurte à l’écueil absolu : si on peut essayer d’être proche du texte orignal, nos oreilles elles ne peuvent pas se traduire, notre écoute ne peut pas être traduite. Le mot ‘guerrier’ par exemple que nous entendons en 2024 a des résonances que l’écouteur du temps d’Homère n’avait pas et ce même écouteur avait dans l’oreille des chaines signifiantes que nous n’avons pas. Donc la question de l’authentique est un puits sans fond.
La seconde : étant donné qu’il n’y a pas de légitimité objective maitrisable puisque les connotations liées au déchiffrement sont incontrôlables ( par exemple l’existence d’onomatopées dans la BD rend familière l’utilisation d’onomatopées dans une traduction sérieuse en 2024, alors qu’elle aurait été illégitime en 1900), la question du traducteur devient : comment vais-je singulariser la mienne ? Sans jouer à Bourdieu, il y a un marché de la traduction qui, qu’on le veuille ou non, met en jeu la logique de la différence. Une traduction qui ressemble aux autres n’a évidemment pas de sens, ni aucune raison de se vendre. Pourquoi la faire si elle n’apporte pas une singularité nouvelle ? Comment la vendre si elle ne présente pas un nouveauté qui saute aux yeux. Une traduction à nouveauté molle ne ferait pas une heure à France-inter. À partir de là, la porte est ouverte à beaucoup de possibles. Markowicz avec Dostoïevski a joué sur l’oralité pour exister comme traducteur. A l’inverse, après des traductions modernisant Shakespeare en rendant sa langue plus proche d’un parler quotidien, Déprats a rendu vigueur à une langue plus sophistiquée. Si je prends la Bible, c’est pareil. Un grand balancier oscille entre proximité de la langue en cours et distance avec elle. Trop de traductions banalisantes engendrent le mouvement inverse. Et trop de traductions éloignées provoquent un appel à la simplicité. Restent les goûts de chacun. Ou les questions telles que tu les poses. En évitant la répétition des imprécations, le traducteur ne prive-t-il pas l’auditeur de son travail ? En avançant trop loin dans la traduction/interprétation, le traducteur ne prive-t-il pas le texte d’une partie de son imaginaire ? Au fond, c’est la même question qui se pose à propos de l’acteur. Un acteur qui joue ‘trop’, par exemple en riant beaucoup lui-même des plaisanteries ou des situations d’un texte ne prive-t-il pas le spectateur de son rire ? L’acteur qui pleure trop sur scène ne met-il pas le spectateur en position de voyeur de ses pleurs, le privant ainsi de sa capacité à pleurer ? A l’inverse un acteur qui ne ’ressent’ pas trop est un bon passeur d'émotions. Et peut-être y a-t-il deux pôles dans l’exercice de la traduction, deux pôles allant du traducteur qui attire l’attention sur lui en traduisant et un traducteur passeur qui ne prend pas la place du lecteur. Une hypothèse bien sûr. Quant au goût, j’aime moi aussi la répétition, donc mauvais point pour Lascoux. Mais j’aime l’oralité : bon point pour Lascoux. Le petit extrait de sa traduction que j’ai entendu m’a plu. Elle est faite pour être dite, énoncée (pas lue).

Décembre 2024

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