In le recueil de nouvelles Autobiographie d'un chien
Une patronne de presse dresse son stagiaire.
RC
Curieux texte. Je l'ai lu une fois en diagonal il y a quelques jours. Puis une deuxième fois en diagonal. Lu enfin aujourd'hui plus posément. Je ne sais pas pourquoi je m'impatiente dans cette lecture. Peut-être parce que je ne sais pas où tu veux en venir. Voilà une patronne de presse un peu agaçante qui semble tout savoir. Pourtant elle n'est pas mauvaise. Ça alterne entre des souvenirs et ce qu'on va faire de Rachid, ironiquement fils à papa de grande école. Finalement il s'avérera être le sauveur. Tu aimes nous embrouiller. Claire a tout de la businesswoman horripilante. Pourtant elle ne m'est pas antipathique. On pense évidemment à Charlie Hebdo avec l'attaque au couteau. On ne sait pas trop si ça critique les médias, si ça dénonce les attentats, si ça parle de la patronne... Un peu tout ça ? Mais le texte commence sur un jour maussade et finit avec des larmes de joie. Comme La Métamorphose de Kafka qui commence avec le cancrelat et finit avec la sœur qui s'étire au soleil. Il y a de l'espoir mais on a morflé. Le titre est étonnant car le biceps désigne le travail, la combativité mais aussi le corps de Rachid qui a sauvé Claire. Ainsi, "le biceps" de Claire serait Rachid... ? Le texte parle-t-il de la force ? De l'autorité ? De la certitude ébranlée ? D'une femme méprisante qui apprend l'empathie ? Malgré mon regard très questionné, et peut-être parce que je suis justement en questionnement, il me semble que ce texte a quelque chose de brillant, de mystérieusement scintillant. Je n'arrive pas à le lire de façon fluide et pourtant je l'apprécie. Il propose un système d'alternance que je saisis mal et pourtant il m'intéresse. J'aime le discours sur le clivage générationnel, sur le racisme supposé. Des sujets un peu polémiques qui mettent le lecteur dans l'incertitude. Et pour finir : y a-t-il comme pour les trois premiers un texte dramatique en écho à celui-ci ?
JMP
Non, pas de texte dramatique correspondant, juste l’envie au départ d’un personnage qui doit la vie à quelqu’un envers qui il fait preuve d’une certaine arrogance, une façon de faire voyager le spectateur. À l’actrice qui le jouerait (c’est purement hypothétique, il n’y a pas de projet de scène actuellement), je dirais à titre d’hypothèse de travail, qu’elle doit trouver la fantaisie du personnage pour éviter d’en faire quelqu’un de répulsif a priori, trouver par le jeu le moyen que le spectateur soit un peu de son côté, il doit se réjouir avec elle d’être si performant, s’amuser avec elle de son paternalisme et même de son cynisme. Il doit y avoir en elle (le personnage) une certaine rondeur qui éloigne le jugement immédiat, qui ouvre la porte à un piège : provoquer une certaine sympathie pour quelqu’un qui ne la mérite pas. Pour cela : Trouver quelque chose qui soit équivalent à la jubilation de l’écriture : c’est ça qui devrait guider le travail. Moins réfléchir en terme de personnage et davantage en termes d’écriture, jouer la langue avant de jouer le personnage. Est-ce une vision de l’esprit ? Est-ce vraiment possible ? Seule la pratique pourrait répondre à la question.
RC
Hier soir vu Anne Kessler sortie tout juste de la Comédie-Française dans une petite forme sur des rôles féminins de Molière. Elle joue ainsi plusieurs scènes toute seule, de Louison à Mme Pernelle. Elle entre à jardin, longe l'écran au lointain, puis vient s'asseoir sur un tabouret haut au milieu du plateau. Elle a 60 ans. Sa peau à présent abîmée trahit sa face maigre d'éternelle adolescente. Elle a les pieds nus qui raconte son âge également. Elle commence Louison "sur la pointe des pieds", ou plutôt "sur la pointe des mots". Elle n'essaie pas vraiment de jouer la petite fille, elle travaille juste sur le dire du texte, sa délicatesse, sa sonorité première. Elle enchaîne pareillement avec Agnès, un travail d'orfèvre. On se prend Molière en pleine poire, si je puis dire. Et... Elle brise tout ça, va dans l'espace, fait des trucs avec des objets. La parole devient des personnages. Dommage. Elle retrouve un peu son dire pour Mme Pernelle. Me semble-t-il, c'est ce que tu dis de ta Claire : ne pas essayer de jouer la patronne dominatrice mais plutôt jouer avec le texte, surfer sur les mots, et ainsi donner la jubilation du sportif au lieu de s'installer dans une colère hautaine de personnage. En ce sens, le titre s'éclaire : il s'agit moins d'interpréter un personnage de théâtre que d'exécuter un numéro physique, un numéro d'équilibriste. C'est du sport, il y faut du biceps. Je te le disais moi-même : Claire est apparemment horripilante mais ne m'est paradoxalement pas antipathique. Ça se sent dans l'écriture que nous devons nous entendre avec cette femme-là. Cela devient ainsi un exercice pour l'acteur tout à fait stimulant. J'ai failli t'écrire dans mon premier message que malgré ma difficulté à le lire, ce texte était peut-être celui qui m'intéressait le plus de l'ouvrage (excepté Bon à rien Bon à tout et je n'ai pas encore terminé Pornosurveillance, ceci dit). Une version audio aurait du sens me semble-t-il, cela éviterait de se focaliser sur des éléments de personnage comme le costume ou les accessoires, on serait juste sur la musique.
JMP
L’exemple que tu donnes est très parlant et ça donne envie de voir le spectacle. Tu écris : « Me semble-t-il, c'est ce que tu dis de ta Claire : ne pas essayer de jouer la patronne dominatrice mais plutôt jouer avec le texte, surfer sur les mots, et ainsi donner la jubilation du sportif au lieu de s'installer dans une colère hautaine de personnage. » Exactement ça !!!!!! Je pose comme postulat à vérifier qu’une distance entre le personnage et l’interprète est productive parce qu'en même temps que le personnage, elle fait voir que ce personnage est écrit, que c’est l'écriture (et non l’incarnation) qui le rend vivant et désirable au théâtre.
Février 2025