RC
Vu hier soir une comédie musicale canadienne où un personnage victime d'un accident de voiture tombe dans le coma, et son esprit se retrouve dans un pub avec des clients qui dansent et chantent. L'intrigue n'a rien de révolutionnaire, l'idée du coma ou du rêve pour situer une action et éventuellement justifier un monde fantaisiste est un procédé tarte-à-la-crèmiste. Il permet également de travailler sur l'initiation du personnage ou lui provoquer des révélations. Que ce soient les contrées étranges chez Shakespeare, les îles de Marivaux ou le rêve d'Alice chez Caroll, l'idée d'un ailleurs fantasmé, rêvé ou cauchemardé nous taraude. Je pense depuis longtemps que si Homère fait raconter à Ulysse une grande partie de son périple aux Phéaciens, si on passe si radicalement sur plusieurs chants du "il" au "je", c'est parce qu'Ulysse a rêvé tout cela. Et cette théorie n'empêche pas l'intérêt symbolique et initiatique des aventures contées. Mais quelque chose m'a questionné dans le spectacle d'hier : plusieurs chansons assumaient le spectateur, et notamment voulaient inclure le public dans l'illusion du pub avant même qu'il soit question du personnage comateux. Dans La Nuit des Rois, la première scène se passe chez Orsino, donnant à l'Illyrie une existence propre, écartant l'idée que tout cela ne serait qu'un songe de Viola (J'ai pourtant pris le parti d'inverser les deux premières scènes pour que le public puisse se raconter cette version du songe). L'idée serait donc que le public fait partie du rêve ou du coma. Le théâtre est d'ailleurs comme un songe ou une perte momentanée de "connaissance" (il y aurait beaucoup à dire sur ce terme), c'est-à-dire d'accès au monde réel : on nous met dans une salle dans le noir et on nous fait voir des mensonges, des jeux, des histoires. Le théâtre n'est-il pas une forme de coma artificiel ? Un rêve provoqué ? On nous parle de paradis artificiels, que les drogues nous emmènent ailleurs, provoquent des sensations... comme un concert ou une représentation théâtrale ? Hier le public était déchainé, comme ivre ou fou. Et l'alcool ? Et le vin ? N'est-ce pas Dionysos qui mêle l'ivresse avec le théâtre ? Un état second, une vie rêvée ? Le théâtre n'est-il pas ce coma, ce paradis artificiel qui nous shoote ? Ce que j'aime dans cette idée, c'est la radicalité : parler de coma, c'est toucher à un état du penser, c'est inciter le spectateur à regarder autrement. Je sais que la salle noire et silencieuse reste une invention récente dans l'histoire millénaire du théâtre mais il me semble que ça va justement dans ce sens, que le théâtre est un temps plus d'introspection que de société. Même si cela ne nous fait pas oublier les autres spectateurs, on oublie peut-être le monde extérieur le temps de la représentation. On retrouve d'ailleurs en sortant cet instant de réadaptation, comme au sortir du sommeil.
JMP
Le théâtre est un ailleurs, c’est sûr. Plus exactement un lieu où on joue à se croire ailleurs, un ailleurs où l’on sait que les conséquences des actes sont suspendues, l’autre scène dit Freud, ce lieu fonctionnant sur le mode de la dénégation. Je sais bien que je suis au théâtre donc ce que je vois n’est pas réel comme dans la réalité, mais j’y crois quand même, comme si c’était la réalité. Croyance d’un instant, croyance singulière. Pas la foi qui soulève les montagnes. Pas une croyance issue d’une parole révélée. Une croyance construite à vue, en toute connaissance de cause. Ce « croire » spécifique me touche. Pour moi ce n’est pas un état d’inconscience, comme peut l’être le rêve. Ou dans un état d’oubli de ma réalité de spectateur. Quand le plateau essaie de m’embarquer dans une participation à l’action, je dis stop, je ne participerai pas à ce jeu-là parce que je n’aime pas qu’on décide pour moi de ce que je dois faire. En d’autres termes, un théâtre qui nie la coupure entre le plateau et la salle, qui me fictionnalise sans me demander mon avis suscite ma méfiance. Je veux rester dans l’entre-deux, je ne souhaite pas que le plateau m’instrumentalise en me mettant sur le dos un rôle dont on ne m’a rien dit. L’idée du happening m’a toujours déplu. L’idée qu’on est tous embarqué dans le même bateau. Non. Dans un happening, acteurs et spectateurs ne sont pas sur pied d’égalité. Le promoteur du happening sait qu’il va en faire un, il a investi un lieu, il a prévenu que quelque chose se passerait, il sait quel sera son protocole, même s’il en ignore les effets. Il a donc une avance sur moi : pas d’égalité, seulement une illusion d’égalité. Donc domine chez moi l’idée que l’ailleurs n’est un « bon ailleurs » que s’il y a de « l’ici ». Le bon ailleurs a lieu quand il empêche l’ici de se refermer sur lui-même, de faire clôture. Mais quand l’ailleurs me fait oublier l’ici, quelque chose me dérange. Sans doute cela témoigne-t-il chez moi d’un refus de lâcher prise. Il est vrai que j’ai peu à voir avec des catégories mentales comme l’émerveillement. Je traîne en permanence un fond de scepticisme qui empêche la déprise complète.
RC
Je partage ton sentiment sur le happening. Le théâtre par surprise me déplaît, il est comme une activité imprévue qu'on te force à faire alors que tu n'en as aucune envie ou que ce n'est pas du tout le moment. Mais pour ce qui est du rapport de conscience ou de distance pendant la représentation, je crois que nous ne sommes pas toi et moi les spectateurs-types ni même les spectateurs favoris des comédiens. Je suis souvent allé au théâtre avec des proches qui sont sortis comme envoûtés alors que j'étais tiède. Notre rapport averti à la représentation forme de fait un réseau de commentaires et de questionnements qui nous éloignent du potentiel émerveillement, un peu comme si nous étions à un spectacle de prestidigitation dont nous connaissons les trucs : il nous faut peut-être un effort pour nous émerveiller. Voire nous ne souhaitons pas nous émerveiller. Cela ne veut pas dire que nous n'apprécions pas, cela signifie que notre niveau d'appréciation est ailleurs. En ce qui concerne ton lâcher-prise, je crois bien que c'est la première fois que tu m'écris sur ce genre de considération. Est-ce à dire que tu ne ressens rien ? Certainement non. Est-ce que tu pointes que tu es un spectateur difficile ? Ou peu coopératif ? Je n'en suis pas sûr. Exigeant ? Certainement, mais outre le fait que je n'aime pas trop ce terme (qui est, somme toute, très relatif), je crois que tu sais écouter un spectacle, c'est-à-dire que tu regardes toutes les dimensions, pèses les éléments, les laisses résonner. C'est comme cela que n'importe quel spectacle peut susciter ton attention (certains moins que d'autres, je me doute) car tu sauras en dire quelque chose. Et nous avons tous deux pointé par le passé les intérêts des spectacles "nuls", "ratés", etc. J'ai beaucoup réfléchi sur des spectacles où je me suis ennuyé, où j'ai été en colère, où j'ai trouvé le tout ampoulé ou minable. Parfois on en tire autant que devant un travail qui nous subjugue. Pour revenir à toi et à ton non-rapport à l'émerveillement, je dois dire que cela m'intéresse. À titre personnel, je me considère comme impressionnable selon le contexte. Je te parlais d'une comédie musicale vue vendredi, j'ai été impressionné par la proposition mais dans le cadre d'une comédie musicale à l'américaine, c'est-à-dire une catégorie de spectacle qui est loin d'être ma favorite. Je saurais aussi bien pointer les faiblesses de ce genre de propositions, ou mon désintérêt général pour des éléments qui m'ont pourtant particulièrement plu au présent de la représentation (exemple : la qualité des chorégraphies, leur capacité à s'arrêter net, à mourir en un instant de rupture). Aussi, et comme nous sommes faits de paradoxes, je vois entre la théorie et la pratique un renversement possible, une opposition probable. Je peux être contre un certain type de propositions mais me laisser happer. Idem je reconnais les qualités indéniables d'une autre mais je reste en distance. J'accepte de faire la différence entre mon penser et mon ressenti. De ton côté, tu pointes un mécanisme qui a l'air constant : est-ce vrai ? Et depuis toujours ?
JMP
Il est probable que la capacité d’émerveillement diminue avec l’âge qui avance. On a vu beaucoup de choses ; à ces choses vues sont attachés des affects, des émotions, des regrets, des joies, et tous ces éléments mémoriels parasitent le surgissement des émerveillements nouveaux. Mais chez moi, la faible capacité d’émerveillement remonte à loin, c’est une affaire familiale, là d’où je viens on ne se réjouit jamais trop vite. J’ai longtemps cru que l’affaire était seulement familiale jusqu’au moment où j’ai constaté qu’elle était liée aussi à une situation sociale. Ce constat je l’ai fait en parlant avec un des frères Dardenne (je les connais bien tous les deux, on vient du même endroit (Seraing) et on est issu en gros du même milieu social). Et un jour qu’on parlait du fait de se réjouir, Jean-Pierre, faisant allusion à nos parents respectifs, a dit en substance que chez eux, une réjouissance était quasi toujours suivie d’un 'on ne sait jamais'. ('Pourvu que ça dure', disait déjà -dit-on- la mère de Napoléon) Tout va bien, mais on sait que tout pourrait tourner mal. Perdre son travail par exemple, ne plus pouvoir se loger correctement, tomber gravement malade, avoir un accident du travail, tomber en dettes, se mettre à boire… J’ai donc été élevé dans un pessimisme social où il ne faut jamais se réjouir trop vite et jamais totalement. C’est probablement pour ça qu’un ratage peut me désoler, mais ne me surprend pas : je l’ai toujours déjà prévu. Le ratage n’est pas la conclusion négative d’une situation, c’est sa donnée de base. À laquelle il faut échapper. Traduit en langage social, ça veut dire : tu es né dans un milieu ouvrier, si tu ne veux pas reproduire la vie de ton père, tu as intérêt à te bouger le cul. Et quand ce sera fait, il y aura d’autres ratages en vue qui demanderont d'autres efforts pour les éviter. Mais le spectre du ratage sera toujours là. Qui l’oublie sera éminemment vulnérable. Mon père a tout fait pour que je ne reproduise pas son ratage social. Le ratage a été évité, mais sa possibilité rôde toujours. Le pessimisme n’est donc pas seulement une affaire de tempérament, ses racines plongent au cœur de la société. L’émerveillement est donc chez moi une donnée de l’esprit, pas un élan du cœur. Et l’esprit est plus difficile à duper que le cœur. C’est pour ça probablement que je ne fais pas bon ménage avec les ravis de la crèche, qu’elle soit politique ou artistique. Et malgré ce que je viens de dire, je connais aussi des gens chez qui la capacité d’émerveillement est intacte et qui ne sont ni dupes ni aveugles pour autant. Capables d’émerveillement pour de petites choses comme pour des grandes, sans ignorer le ratage, mais capables aussi de le mettre entre parenthèses, de le suspendre. Tempérament, soubassement social ?????????????
Avril 2025