Dans Le Guépard, Luchino Visconti raconte les bouleversements dans la société italienne en 1860, alors que Garibaldi débarque en Sicile.
Dans un style radicalement différent, Le Magnifique raconte les fantasmes d’un auteur de romans de gare qui vit dans ses écrits les aventures et les relations que la vie ne lui offre pas.
RC
Hier soir tentative de visionner Le Guépard. J'aime Les Damnés, et Mort à Venise m'a beaucoup intéressé. Ludwig : le crépuscule des dieux nous attend quand nous aurons la patience de le visionner entièrement. Donc nous avons mis Le Guépard dans le lecteur DVD avec une certaine confiance. Force est de constater que ou bien nous sommes des philistins ou bien ce film-là n'a pas la puissance et l'étourdissement de ceux que nous connaissons. Nous avons arrêté le visionnage à la moitié, Pascal commençait à faire autre chose, tandis que je me forçais à suivre malgré moi. Ce soir, nous cherchons un autre film. Nous tournons en rond. Ce ne sont pas les films qui manquent mais après une journée longuette (4h de voiture et une visite expresse de Rouen), notre choix se porte sur une valeur sûre, un énième visionnage du Magnifique de Philippe de Broca avec Belmondo. Le film n'est pas toujours rythmé et par moments inégal, mais sa dramaturgie est fascinante. L'alternance des scènes de mauvais roman d'espionnage et de la réalité de l'auteur sous la pluie parisienne est irrésistible. Les imbrications entre le "réel" et la "fiction" sont follement drôles et voir l'auteur se venger du réel dans ses propres romans, ridiculiser son héros est par moments hilarant. J'aime cette histoire d'auteur ringard qui se fantasme espion charismatique et séducteur. J'aime aussi que sa voisine trouve dans ces romans de gare un champ sociologique possible pour une thèse de doctorat, preuve que le sujet n'est pas si important, c'est le regard que l'on porte dessus qui compte. J'aime aussi l'outrance, le too much, l'improbable, le grotesque. Je suis mille fois plus intéressé par le clown de Belmondo que par Delon faisant le bellâtre en Italie. Devant Le Guépard, j'étais ennuyé par le 1er degré des choses, le sérieux de cette guerre dont je n'ai rien à faire. Devant Le Magnifique, je m'amuse à l'idée que Belmondo s'amuse. Je suis embêté par cet ami qui m'a parlé il y a peu du Guépard avec des étoiles dans les yeux. Que lui dire ? Que je suis passé à côté d'un chef-d'œuvre et même que je lui préfère une comédie par moments potache ? Je n'en ai pas honte pourtant. Et ces histoires de "grands" et de "petits" films me posent toujours un peu problème.
JMP
Je ne suis pas fana du Guépard moi non plus. J’y vois un académisme viscontien qui se regarde regarder la chute d’un monde. Tout à sa jouissance, le roi Visconti semble ignorer qu’on pourrait quand même un peu s’emmerder à son fameux bal. Et comme toi je n’aime pas Delon. Comme acteur, il a toujours l’air d’avoir un balai dans le cul, qu’il voudrait nous faire prendre pour un sceptre royal. Ses airs de dur des durs me font rire, je ne le trouve acceptable que dans je ne sais plus quel Astérix où il joue Jules César avec un peu de décalage et de parodie. J’aime Belmondo, mais pas trop, (sauf dans Pierrot le fou) et deux ou trois autres. Hélas une quantité de navets ont stéréotypé son talent. Le Magnifique, oui, c’est pas mal. C’est réussi dans la catégorie « petit film » là où Le Guépard est raté dans la catégorie « grand film ». Il en va des films ou des œuvres en général, ça marche par catégorie, comme la boxe. Il y a les poids légers et les poids lourds, les premiers ne boxent pas avec les seconds, mais chacun peut être champion dans sa catégorie. Ça correspond au fait qu’il y a beaucoup de « moi » dans un « moi », beaucoup de personnes dans une personne. Si je lis un roman policier, je peux y prendre un certain plaisir. Je prends aussi plaisir à lire Proust, mais sous le même mot il ne s’agit pas du même plaisir. Les comparer ne mène nulle part. On peut aimer un livre pour la façon dont l’histoire est menée, par attachement aux personnages, par plaisir à l’écriture, pour sa capacité à faire réfléchir, pour la personnalité singulière qu’il révèle chez l’auteur, parce que la rencontre se fait au bon moment, etc. J’aime Proust et Céline, ça ne va pas ensemble, oui je sais. Je préfère James Ellroy à Robbe-Grillet, c’est mon droit. Ce qui m’amuse emmerde mon voisin, et vice versa : pourquoi pas ? Un moi en moi aime regarder des séries bien menées (y compris des mélos comme Downton Abbey ou des sagas mafieuses comme Breaking bad) ; un autre moi aime les premiers Godard, un autre moi encore, Fellini. Godard stimule ma pensée, Fellini m’enchante par son univers, les séries bien faites comblent mon plaisir à la narration. On n’est pas monolithique, dieu merci.
RC
J'entends ces différences de catégories des œuvres, cette comparaison impossible et même inepte. Mais tout le monde n'assume pas d'aimer des choses différentes. Certains rejettent un art trop populaire quand d'autres méprisent ce qu'ils considèrent comme élitiste et ennuyeux. Avec le temps, j'ai appris à me méfier des classificateurs trop radicaux. Passer à côté de Feydeau sous prétexte qu'on aime Tchékhov me semble dommageable à l'expérience du spectateur. Et je ne choisis pas ces exemples au hasard : les deux auteurs ont beaucoup de points communs. Il y a longtemps, une amie regardait mes DVD et s'étonnait de l'hétérogénéité des films. J'ai été biberonné à la TV des années 90, âge d'or pour les enfants téléspectateurs. J'ai découvert Tati sur le tard et cela m'a fasciné. J'ai vu des films dits "d'auteurs" comme des films potaches avec le même plaisir. Quand je parle des uns ou des autres, je trouve toujours des juges trop rapides. Comme si l'idée, le genre, les images que l'on se fait des films suffisaient à rejeter l'ensemble. Bien sûr je ne suis pas totalement étranger à ce processus, j'ai par exemple vu avec un immense plaisir quelques films de super-héros tout en refusant de me mettre à la franchise Marvel. Pour lutter contre mes a priori, j'ai entrepris de voir quelques films "hollywoodiens", mais j'ai souvent été déçu : ils étaient trop comme je les imaginais. Est-ce la surprise qui m'attire ? J'ai vu Beaking Bad que tu cites, emballé au début, j'ai trouvé que la série avait du mal à se renouveler et j'étais content d'en finir. C'est qu'ils avaient mis la barre haut dès le début. D'autres œuvres, comme Megalopolis de Coppola, sont médiocres mais j'ai été séduit de bout en bout le temps de la projection. Ce qui fait qu'on apprécie une œuvre, qu'elle nous parle, peut être décorrélé de sa qualité objective. Mais parfois, je trouve une qualité certaine à certaines œuvres. Dans le cas du Magnifique, je trouve sincèrement brillants certains passages, même si je peux critiquer l'ensemble. Me semble-t-il certains instants sont formidables dans le genre. Comme on peut être touché par quelques tableaux seulement parmi des dizaines exposés dans un musée, je crois aux moments de grâce au cinéma, même dans des œuvres médiocres ou secondaires. Outre cela, tu dis aimer "Proust et Céline" bien qu'ils n'aillent "pas ensemble". Je ne suis pas choqué par ces rapprochements. En abordant la question de la catégorie des œuvres, on a la vertu d'éviter de classer les œuvres. Bon. Mais ce qui fait la singularité d'une personne, son caractère, n'est-ce pas justement cette hétérogénéité des goûts ? Je veux dire : Céline et Proust ne sont pas à comparer mais on peut les mettre ensemble dans ta liste de goûts. Pour la nourriture, c'est pareil : j'ai connu un chef qui faisait de la cuisine gastronomique mais aimait aussi la street food américaine. En te partageant mon expérience du Guépard et du Magnifique, si les films sont différents, le plaisir, l'attraction, le rapport que j'entretiens avec le cinéma sont des critères de rapprochement entre les deux œuvres, je peux donc comparer les deux. J'ai toujours entendu ma mère dire qu'on ne pouvait pas additionner des choux avec des carottes ; elle disait cela en m'aidant à faire mes laborieux exercices de maths. Mais en matière d'art, additionner les choux avec les carottes ne serait-ce pas une bonne idée ? Regarder les impacts, le rapport émotionnel qu'on entretient avec l'ensemble des œuvres auxquelles nous sommes confrontés n'a-t-il pas du sens ? Est-ce que l'écriture n'est pas d'ailleurs une rencontre possible entre des références très diverses qui nous habitent ?
JMP
Ce qu’on aime, ce qu’on n’aime pas, ça reste mystérieux, ça touche à une forme d’intime qu’on n’aperçoit pas complètement soi-même. On voit bien par exemple qu’aimer des œuvres contradictoires ne veut pas dire qu’on pourrait aimer tout et n’importe quoi. Je reconnais la qualité d’écrivain de Marguerite Duras, je n’aime pas ses romans. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je n’aime pas le théâtre de Ionesco ( si, les premières œuvres) pourquoi? Je le sais. Je n’aime pas cette lavasse humaniste qui lui sert de pensée. (Horreur du Roi se meurt) Il y a aussi des livres que je n’aimerai jamais (les pamphlets de Céline par exemple). Je lis aussi des écrivains dont je n’aime pas l’engagement politique (Drieu La Rochelle par exemple), mais son journal m’intéresse. Idem pour les souvenirs de Brasillach. J’aime Proust, mais il ne m’amuse pas toujours, parfois je m’enlise dans ses longues phrases, j’ai envie que ça avance alors que lui s’obstine à introduire une subordonnée supplémentaire. Un certain ennui fait partie (pour moi) de la lecture de Proust, et pourtant je le trouve génial. Idem pour Joyce : génial, oui, mais sa virtuosité finit pas m’épuiser, pas question que je lise ça en entier dans un seul élan. J’adore les séries, mais je les oublie très vite, au point de pouvoir les regarder une seconde fois jusqu’au moment (généralement tardif) où une image, une situation me rappellent que je les ai déjà vues. Il faudrait distinguer aussi les livres qu’on lit avec complicité et ceux qu’on lit par curiosité. Je lis Proust avec complicité même quand il m’ennuie (et peut-être que demain je relirai ces mêmes passages et qu’ils ne m’ennuieront plus). Je lis le journal de Drieu par curiosité, pour voir, pour savoir, pour comprendre un homme, un temps, une époque. Je sais aussi que des livres me passionnent par morceaux, ce qu’ils racontent m’intéresse moins que la façon dont ils le racontent. J’en lis des pages, ouvertes au hasard, et ça me suffit, je me fous de la narration. D’autres fois c’est le contraire, je lis pour la narration, je saute la pseudo littérature qui l’accompagne (c’est souvent le cas des romans policiers). Il m’arrive aussi de commencer à lire un livre par la fin, pour voir si ça vaut la peine que je lise le début et le milieu. Mais jamais dans un roman policier, puisque ça se lit dans le plaisir de savoir à la fin qui est le coupable et que tout l’art du romancier est de différer pour le spectateur une résolution que lui l’auteur connait depuis le début. Bref, une lecture (livre, film…) doit activer quelque chose en soi, mais ce quelque chose n’est pas stable, fixé une fois pour toutes, il peut bouger au gré du moment, évoluer, se renier, s’échauffer, se refroidir. Il est dépendant du degré de formation, du milieu familial, sur-moi culturel qui vous prescrit d’aimer ceci et de rejeter cela, de la perméabilité à l’humeur du temps, du désir du moment, de l’inconscient, de l’usage qu’on fait de la lecture (il y a des gens qui ne lisent un livre rien que pour vous faire honte de ne pas l’avoir lu) et bien sûr de la recherche de distinction, telle que Bourdieu a pu la définir. Ce n’est pas tout. On dit « le lecteur » , mais qui lit en nous? Qui ? L’enfant ? L’adolescent? L’adulte cultivé ? Le professionnel de la lecture? Le déprimé? L’optimiste ? Le bon élève ? Le jeanfoutre ? Le mouton ? Le rebelle? Le discipliné ? Le désordonné? L’imaginatif ? Le terre à terre ? L'amoureux ? L’abandonné ? L’homme blessé ? Le déçu ? L’homme comblé ? L’aveugle ? Le voyant ? Le jeune? Le vieux ? Le croyant ? L’incrédule ? Qui de toi, aime Le Magnifique ? Qui de nous n’aiment ni Delon ni Le Guépard ? Le lecteur n’existe pas. Seul existe, l’infinie fragmentation des « moi » .
RC
Dans ce que tu me partages, la question du lecteur m'intrigue. Je comprends ton propos mais pour ma part, je me suis toujours considéré comme un lecteur/spectateur/auditeur unique et indivisible. J'assume d'aimer et de m'intéresser à des choses différentes. J'assume aussi d'avoir apprécié des choses par le passé et d'avoir changé mon regard dessus. Par exemple, pour le cas, que tu cites, du Roi se meurt, voilà une pièce qui fut un de mes chocs de collégiens et jouer Bérenger au lycée a été pour moi un inoubliable moment de plateau. À la recherche de sens, la pièce était suffisamment accessible pour me parler et suffisamment étrange pour me fasciner. Aujourd'hui je sais la classer dans sa catégorie, celle d'un amour d'adolescent, qui fut important en son temps, mais largement dépassé depuis. Bien qu'il y ait des traces en moi de ce passé, il m'est impossible de voir la pièce aujourd'hui comme je la voyais adolescent. Me semble-t-il, pour reprendre tes propositions, j'aime Le Magnifique dans mon entièreté. Et c'est notre entièreté qui n'apprécie ni Delon ni Le Guépard. Si on accepte que nous sommes multiples, il faut alors accepter la porosité des facettes entre elles, considérer que le joyeux communique avec l'adolescent, le désabusé avec l'enfant, le spécialiste avec l'impatient, etc. J'accepte cette multiplicité si elle additionne les facettes, crée des alliages à chaque instant. Voir Megalopolis a flatté certaines envies en moi, et très vite un regard plus critique est venu se mêler à cela. Je pense à ce film avec la sensation paradoxale d'une expérience plaisante et d'un constat plus critique tout à la fois. Comme tu le sais, je lis peu pour le plaisir, car je suis lent et déconcentré. Lire est souvent associé au "travail". Cela n'empêche en rien mes multiples de s'agiter. Lire tes textes par exemple provoque chez moi un réseau de rêves de plateau, de fantasmes sur les acteurs. J'essaie aussi de regarder comment c'est fichu, les mécanismes, l'architecture. Ça rêve moins et ça analyse plus. Et je repère tes marottes, et là c'est le Rodolphe qui dialogue avec toi qui s'active. La lecture éveille une multiplicité de moi, acceptant les contradictions et les passerelles.
Ainsi, lire une BD que j'appréciais à 10 ans est une lecture nouvelle qui sollicite mon esprit d'analyse, mon regard artistique ou littéraire. Comme j'ai su "rétrograder" la pièce de Ionesco, je peux accorder à une BD jeunesse une qualité folle. C'est ainsi que je peux inclure les Schtroumpfs et Eschyle dans une même démonstration, user de références à la pop culture comme à Aristote. Ainsi, quand tu poses la question "qui lit en nous ?" (question qui n'a peut-être pas vocation à trouver sa réponse), à défaut d'affirmer "nous tous", je répondrais "plusieurs nous-mêmes".
JMP
Non seulement les facettes sont poreuses, mais on peut les retrouver actives dans la lecture d’une seule oeuvre. Selon le passage lu, c’est tel ou tel « moi » qui le lit. Le moi enfant peut lire un début, le moi âgé la fin. Ou l’inverse. La lecture est une déclinaison non contrôlée de « moi ». Ce constat vaut même pour mes propres textes. Un jour j’écris une phrase, un paragraphe que je trouve très acceptables. Un an plus tard je les relis je les trouve faibles. Dans le premier cas, c’est le moi-narcissique qui a lu. Dans le second, c’est le moi-critique. Le temps a permis le passage de l’un à l’autre. Le premier « moi » aimait coller à son texte en tout aveuglement (narcissisme et aveuglement, souvent, cheminent main dans la main). Le second s’en détache, met une distance entre le texte et lui : je me lis comme si j’étais un autre, en tant que je deviens un autre. Je pourrais chercher à rassembler la diversité des « moi » dans une enveloppe cohérente, oui, je pourrais, mais à quoi bon? L'idée de dispersion me séduit davantage (aujourd’hui, à l’âge que j’ai, avec mon trajet derrière moi, - ce qui veut dire que je ne l’avais pas forcément hier !), elle me parait plus productive, elle implique (pour moi) moins de maîtrise sur soi-même, plus de disponibilité face à ce qui advient, moins de régulation pré-établie, une tension vers l’impermanence. Je ne veux pas maitriser mes « moi », je trouve plus d’intérêt à les multiplier. Aux « moi » de la vie, déjà multiples, j’ajoute tous les « moi » de l’écriture. Chaque personnage inventé est évidemment un « moi » différent. Dans l’écriture, je peux même assumer des « moi » interdits par la vie en société, je peux faire exister des « moi » rêvés, fantasmés, réprouvables. Tout ça sans souci de faire une totalité rationnelle. Si j’ajoute à cela tous les « moi » que les autres me prêtent et sur lesquels je n’ai absolument aucune prise, on comprend que je suis plus peuplé que la gare du Nord à l’heure de pointe. Mon texte Mille répliques concrétise évidemment cette idée de multiplicité, mille n’étant que le chiffre symbolique qui désigne une infinité potentielle.
RC
Je ne suis pas sûr de ressentir cela quand je suis lecteur. Au contraire, si je lis quelques pages d'un ouvrage et que je le reprends plus tard, j'aurais tendance à vouloir me raccorder au début de ma lecture et donc à chercher une unité de lecteur. Ceci dit, peut-être que ma lecture de J'espère qu'on se souviendra de moi contredit mon propos. J'ai lu les deux premiers monologues séparément, dans un rythme de travail particulier, et, comme je te l'avais dit, j'ai eu du mal à m'y intéresser. J'ai lu les autres d'une traite, dans un train, l'esprit libre, et les choses m'ont largement accroché. Peut-être que je n'étais tout simplement pas le même lecteur. En revanche, la multiplicité des "moi" en écriture est une expérience courante : écrire d'abord, aimer ou rejeter, mettre de côté, reprendre et voir tout autrement. J'adhère à ce que tu me partages, c'est presque un des fondements de la construction des textes. Également, je me focalise sur un élément qui me pose problème, jusqu'à ce qu'un lecteur me livre son regard sur la chose et cela change tout mon regard propre. Ce mécanisme est d'ailleurs au cœur de l'acte théâtral. La représentation, parce qu'il y a la présence du public, se regarde autrement qu'en répétition. Il m'est arrivé d'être enthousiaste à propos d'un travail et que l'épreuve de la représentation me face changer totalement mon regard, me montre les défauts. Et je ne parle pas des retours éventuels du public, il est question de ce que je reçois pendant la représentation : tout d'un coup, la présence du public change mon regard. Mais à titre personnel, dans la vie quotidienne, dans mon comportement et mes prises de position, j'ai une tendance à chercher la cohérence, à lutter ou à nier les paradoxes. Je suis en difficulté à l'idée d'avoir dit quelque chose un jour et de dire le contraire le lendemain... Ou dix ans plus tard ! Exemple très concret : quand j'étais adolescent, je détestais le velours côtelé. Pour moi c'était la base de vêtements de bourgeois catho tradi, c'était porté par des petits cons que je croisais à l'école. Vingt ans plus tard, j'ai pris de la distance, changé mon regard : le velours côtelé est une matière retro amusante que je porterais volontiers pour son côté kitsch. J'en parle à mon ami Guillaume et me crois obligé de préciser que j'ai changé d'avis, que ce que je disais quand nous avions 15 ans sur le sujet n'est plus valable à 35. Lui de son côté s'en fiche, il a oublié mon avis sur le sujet quand on avait 15 ans. Normal me diras-tu : ce n'était pas important. Et un goût peut évoluer, changer. Pourtant, j'ai la crainte de paraître incohérent. J'ai beaucoup abordé cette question en psychanalyse : j'accepte volontiers les paradoxes, les contradictions, les changements de regards dans un texte ou sur un plateau mais pas dans la vie. Là où ça me semble être un outil utile voire essentiel pour le travail artistique, c'est problématique dans la vie personnelle. L'endroit du plateau ou du texte est un espace propre à l'instabilité, à la non-maîtrise qui m'inquiète dans la vie courante. De mon point de vue, le cadre artistique permet ces fluctuations, et se plaît volontiers dans une multiplicité des regards là où je m'efforce à l'unité au quotidien... C'est grave, docteur ?
JMP
Vous êtes déjà deux, c’est bon signe. Ce sera 80 euros.
RC
Ahaha !
Juillet 2025