Un homme qui a une vingtaine d’années aujourd’hui s’interroge sur l’héritage spirituel que son père, ancien de Mai 68, lui a laissé.
RC
Je viens de finir Eddy Merckx. Une impression de tourbillon incessant, malgré le découpage en scènes ou tableaux. La parole y est prioritaire et le chœur en est l’organisateur comme le destructeur, alternant narration et distribution avec le chaos des commentaires, avis, bavardages et digressions. C’est une vague, une marée qui découvre des instants subtils et forts, intimes et puissants. Il y a aussi le tourbillon du temps, avec ces parents et leur fils, deux époques, celles des victoires qui succèdent aux désillusions et la question du poids du passé qu’on laisse en héritage. La pièce est sexuée et sexuelle. Les personnages y échangent sur le désir, sur l’intimité des corps et la rencontre par le coït. Les hommes ont une place, les femmes une autre. Les héros (Merckx, Armstrong) sont des hommes. Pierre et Max se questionnent et montrent ainsi leur fragilité. Entre héros surhumains et flancheurs, les hommes forment un arc par leurs oppositions, un pont soutenu par les femmes, fortes, patientes, décidées. Il me semble du moins. Mais, pour revenir au chœur, sa présence et le fait que les personnages en viennent les désacralisent, n’en font que des figures éphémères. Merckx et Armstrong n’étant pas présents, ils conservent leur image héroïque, voire divine. Avec un tel titre, je m’attendais à une pièce héroïque, un texte centré sur l’exploit. Bien entendu, il n’en est rien. J’y lis un parcours sinusoïdale, avec une montée d’espérance, une force, une foi incommensurable lors des grands événements et un effondrement par le suicide, qui marque la génération suivante, la happe, lui enlève toute chance d’être heureuse et doit composer avec un passé choquant. Impossible pour moi de ne pas penser au 2e chapitre de La Confession d’un enfant du siècle dans lequel Musset nous explique que les romantiques sont une génération qui aurait pu aduler ses pères mais dont la chute de Napoléon a effondré les espoirs et terni l’avenir. Avec une figure paternelle sacrifiée, les romantiques sont voués à errer, à se tromper, à passer à côté du bonheur. Max finit par refuser cela, par vouloir écrire son propre passé (une idée très forte !). Pierre est un « boomer » au sens premier (non péjoratif donc), il a fait 68, a cru dans le communisme, le partage, le pouvoir du peuple. Puis tout s’est craquelé. Ce n'est pas rien de nous donner à voir ce mécanisme, ce n’est pas n’importe quelle génération. Tu n’aurais pas pu raconter la même chose à une autre époque. Et Max, enfant de cette génération (il est à peu près de la mienne donc), vit avec ce poids-là. Pour ce qui est de l’amour, pas uniquement le désir, il s’incarne dans une séparation géographique qui n’est pas sans échos à Rodrigue et Prouhèze, ou tout autre amour impossible. Et Marie dans tout ça ? Marie l’amie amoureuse qui meurt dans un attentat… je m’interroge sur la place qu’elle prend, ou plutôt sur celle qu’elle ne prend pas. Il semble qu’elle ne trouve jamais la place qu’elle voudrait avoir, et sa mort l’élimine de l’histoire sans que cela gène « réellement ». Marie m’est apparue comme un personnage pathétique et pitoyable, qui meurt trop tôt sans même pouvoir exister à travers la violence de sa disparition. Sa mort, contrairement au suicide de Pierre, ne lui confère pas vraiment une place de choix. Elle disparaît. Qu’as-tu voulu nous raconter à travers ce personnage ?
JMP
Au départ, j’avais envie de parler de mai 68, un moment qui a compté dans ma vie, moins de l’évènement lui-même – je n’étais pas en France à ce moment-là – que du climat intellectuel général de la période 65-69. Je sors de l’université de Liège en juin 66, de l’institut d’études théâtrales en juin 67, j’ai « mangé » à profusion Brecht, Dort, Marx, Barthes, Foucault et Althusser. Au cinéma, Godard. Le living Théâtre, les jeunes Chéreau, Mnouchkine, Vincent, Sobel, Jourdheuil, et le moins jeune Vitez construisent de spectacle en spectacle un théâtre qui me convient. 68 m'apparaît comme un point départ. Puis, en 69, il y a cette journée/nuit historique où Merckx gagne son premier tour de France et où Armstrong met le pied sur la lune. Il était près de trois heures du matin (dans mon souvenir), ma femme de l’époque et moi étions restés éveillés devant la télé.
Merckx était un coureur d’avenir et le pied de l’homme sur la lune avait de l’allure. Merckx a tenu ses promesses, le « cannibale » a régné en maître sur le cyclisme de son temps ; l’homme sur la lune c’est moins évident, l’exploit a eu des suites plus contrastées. Et mai 68 a marqué la fin d’une espérance et d’une époque alors qu’on l’avait étourdiment pris pour un commencement. Comment faire théâtre avec tout ça ? Un matin, je me suis réveillé avec une phrase dans la tête : Eddy Merckx a marché sur la lune (sûrement le souvenir des Tintin dont j’étais et suis resté un fidèle lecteur). J’ai ruminé cette phrase pas mal de temps : comment écrire la pièce qu’elle pourrait contenir ? C’est la première fois qu’un titre s’imposait avant le texte, le titre devant chercher sa pièce. J’avais derrière moi l’expérience de La Vie trépidante de Laura Wilson, son mode de narration un peu particulier. J’avais expérimenté la liberté narrative que ce mode d’écriture me donnait. Je me suis alors lancé dans une reprise de ce mode-là. Mais restait une question importante, celle du point de vue où me placer pour parler de tout cela. Je ne voulais pas d’une pièce « nostalgique », d’une pièce d’« ancien combattant ». Encore moins d’une pièce documentaire-historique. D’autant que l’échec de 68 m’avait marqué (j’ai dit ailleurs comment le destin d’Althusser avait pesé dans l’écriture de Neige en décembre – aujourd’hui, je dirais que la vague collective ne me portant plus, j’ai été poussé à créer ma vague personnelle en me lançant à 42 ans dans l’écriture de fiction). C’est alors qu’une évidence s’est imposée, il fallait parler de cette période à partir d’aujourd’hui. Partir d’un regard d’aujourd’hui, point de vue que j’avais déjà adopté dans mon texte autobiographique intitulé Spoutnik où je raconte à ma façon mes années d’enfance à Seraing. Ce que j’avais aussi fait dans 1953, ou je croisais l’échec du communisme stalinien, une certaine faillite de la social-démocratie et mon histoire personnelle ainsi que celle de ma famille (à l’époque, j’ai neuf ans). Donc, adopter le point de vue d’aujourd’hui pour parler d’hier. Et de ce point de vue le constat était simple : 68 ne pèse quasi plus rien dans la vie de quelqu’un qui a vingt ans aujourd’hui. Cette pièce sur 68, il fallait l’écrire non du point de vue du père, mais du point de vue du fils. D’où la double époque. D’où les tribulations désordonnées de Max et ses parents. Mais il y avait autre chose encore, je l’ai découvert en écrivant, donc sans le vouloir : c’est une pièce qui insiste sur la puissance des individualités. Merckx ou Armstrong, chacun boxant dans sa catégorie, ne sont pas des « hommes comme tout le monde ». Le collectif importe, mais le marquage individuel demeure : certains font ce que la multitude des autres n’arriveront pas à faire. D’où la rencontre finale des deux atypiques. Et Marie ? Marie, c’est un contrepoint, celle qui ne profite jamais de la situation, celle qui incarne une forme ratage, celle que la vie ne va pas épargner. Celle qui est juste au mauvais endroit au mauvais moment, que ce soit dans la vie amoureuse ou dans la vie sociale. C’est le deuxième fil rouge de la pièce, Max étant le premier. Dans ce mode de narration dispersé, il fallait des points de repère, des personnages auxquels le spectateur puisse se raccrocher. Dans la mise en scène du texte, des acteurs divers pouvaient prendre en charge les éléments de narration. En répétitions, ils se sont aperçu que faire jouer Marie par des actrices différentes selon les moments, ça ne marchait pas. Il fallait qu’une seule actrice incarne Marie du début à la fin, pour que cette fonction de contrepoint soit justement signifiée. Mais Marie incarne aussi une certaine individualité au sens fermé du terme, elle est autocentrée. Contrairement aux deux autres individualités, elle n’accomplira aucun exploit, c’est une individualité touchante mais stérile. Les deux autres dépassent l’être humain commun, Marie se cantonne. Et là où Max cherche une porte de sortie à son temps, cherche le passé qu’il veut se donner et qui n’est pas celui de son père, Marie se prend pour l’alpha et l’omega du monde. Il y a là une critique implicite d’un certain individualisme actuel. Marie est à la fois touchante ( comme le sont ceux qui ratent) et risible (comme le sont les personnes autocentrées). Je ne sais pas s’il existe beaucoup de pièces sur la période 68. Eddy Merckx a marché sur la lune avait en tout cas l’ambition de se placer à ce niveau-là. C’est une pièce que j’aime pour des raisons personnelles ( qui n’engagent que moi évidemment) mais que j’aime aussi parce que j’estime avoir mené adéquatement un mode de narration complexe et pris en charge un moment singulier d’une histoire collective (mais là, d’autres peuvent avoir un autre avis, évidemment). Quoi qu’il en soit, avec Laura Wilson, ce sont deux textes qui m’importent et je suis tout particulièrement heureux de les avoir vus représentés dans deux mises en scène qui m’ont beaucoup plu, avec des acteurs et actrices que j’estime infiniment.
Décembre 2022