Rodolphe Corrion a lu des textes de son cru lors d'une soirée spéciale. Jean-Marie Piemme a pu suivre l'enregistrement vidéo.
JMP
De la chanson de la fin, délicieusement dérisoire, au début qui explique la fonction matricielle du texte, j’ai suivi tes péripéties théâtrales et (re)goûté tout particulièrement Astérion. Et le clin d’œil à nos échanges, m’a touché. J’ai aussi remarqué que tu lis les textes théâtraux en accentuant leurs dimensions parodiques alors que tu adopte un ton « sérieux » pour lire le texte non théâtral de la presque fin. Du coup, je me suis demandé ce que ça donnerait si tu lisais Astérion sans insister sur l’intention parodique ?
RC
Intéressant cette histoire de parodie. Je te lis et je ne comprends d’abord pas : je n’ai aucune intention parodique. Alors je réfléchis. D’abord, j’essaie que la lecture ne soit pas juste du texte dit mais déjà une interprétation, pour donner envie aux lecteurs potentiels qui sont des terrains à conquérir tant la littérature dramatique inquiète le lectorat. Pour Tantale et Ursula, j’ai reproduit grosso modo ce que je faisais sur scène mais en lecture, sans contexte, sans lumière ni costume, et sans les nombreuses répétitions qui donnent au travail son ciselage. C’était une reconstitution express. Bon. Pour Marina, Cassandra et Juno, je pense que la parodie que tu ressens vient de l’imitation des acteurs qui ont créé les rôles. Je n’ai pas pu m’empêcher de suivre leur pas… Mais bien entendu grossièrement, avec le trait épais et flou du souvenir. Pour Astérion, je plaide coupable : les passages de la gynéco puis du café m’amusent follement et je me fais plaisir, peut-être au détriment du texte lui-même. Pour bien faire, il faudrait organiser une lecture avec une équipe et bien travailler en amont… ou monter la pièce ! Après tout, c’est mon seul texte publié qui n’a jamais été joué.
JMP
Définissons les mots. Il y a parodie pour moi quand l’acteur introduit un point de vue surplombant sur ce qu’il dit. Il dit ce qu’il dit mais de surcroît dans sa façon de le dire on peut aussi entendre « vous savez, je sais que le texte fait mouche, qu’il va susciter du rire » L’acteur a conscience de la dimension brillante du texte avant le spectateur, le spectateur ne découvre pas lui-même l’éclat du texte, l’acteur par son jeu l’a fait avant lui. Et c’est là que je me demande comment je ressentirais le texte, si moi-spectateur je découvrais la force du texte en même temps que l’acteur qui me le donnerait « naïvement » sans m’avertir. Je crois que le rire me surprendrait davantage. Je rirais avec le texte et moins avec l’acteur qui le joue. C’est juste une hypothèse, seul un travail avec l’acteur pourrait la confirmer ou l’infirmer. Evidemment, je parle ici d’une représentation. Je comprends que pour une lecture ce soit différent, il faut par le biais des fragments accrocher le spectateur, diriger son intérêt. De ce point de vue je crois que la séance était réussie, si j’en crois les réactions du public.
RC
En te lisant je m’interroge sur le terme « naïvement » que tu mets toi-même entre guillemets. Tu fais référence, je pense, à la notion très complexe, impossible et problématique de « neutralité » ou « simple lecture ». Des termes terribles car si on peut essayer de « neutraliser » ou de « simplifier », « neutre » et « simple » ne veulent rien dire en soi, c’est inatteignable. Je comprends néanmoins ce que tu veux dire : tu souhaiterais entendre le texte de façon « sobre » (encore un mot terrible !), sans trop d’engagement interprétatif, afin d’en évaluer toi-même sensiblement et intellectuellement le sens et la portée, une lecture au premier degré, qui ne cherche pas à dire autre chose que les mots à l’auditeur. Ce n’était effectivement pas le but de cette lecture et je me méfie de toute façon de l’exercice du « texte brut » qui passerait par le médium d’un lecteur. Même dit par une voix d'IA, cela biaiserait la lecture. Et chaque lecteur biaise sa lecture car il lit avec son cerveau et donc tout son bagage. C’est pour cela que j’élimine l’exercice de fait. Je me souviens d’une lecture que j’avais organisé préalablement aux répétitions des Euménides d’Eschyle. Les différences de « première lecture » à voix haute des comédiens étaient flagrantes : entre ceux qui voulaient donner de la couleur, ceux qui ne comprenaient pas ce qu’il lisaient et la comédienne qui essayait de se frayer un chemin dangereux entre une pseudo nudité et une sorte de profondeur poétique, le résultat était un joyeux patchwork instable et bordélique. J’ai un temps réfléchi à faire une version audio de mes textes édités, mais même là je voudrais proposer une interprétation forte et non juste une lecture. Pascal a écouté Voyage au bout de la nuit lu par un acteur que je ne porte pas dans mon cœur et dont l’écoute m’aurait certainement rendu le texte insupportable. Toutefois, je saisis ton interrogation et une envie d'entendre les mots avant tout. Bref, l’exercice de tendre vers plus de sobriété aurait, je te l’accorde, un grand intérêt, même si je m’en méfie, et je n’ai pas eu l’occasion de le proposer de toute façon. Mais qui sait ?
JMP
Si tu acceptes de dire avec moi que ta lecture de ton texte non théâtral à la presque fin de ton intervention est différente de ta lecture des textes théâtraux, penses-tu qu’il serait productif de lire la première scène d’Astérion à la façon du texte non théâtral ? Est-ce que ça te paraît possible ?
RC
Pour la lecture, je suis d’accord qu’il y a un fossé entre la lecture très « colorée » des textes dramatiques et celle, plus « respirée » (ou paradoxalement plus « apnéique », je ne sais pas) du poème final. Et il serait tout à fait envisageable de lire Trouver Astérion de cette façon. Mais j’ai des doutes sur la totale compréhension des auditeurs tant les dialogues s'enchevêtrent. Peut-être que l’idéal serait d’écouter un tel texte juste avant ou juste après sa lecture personnelle… Tu manifestes une envie d’entendre Astérion de la sorte, est-ce parce que tu veux voir ce que cela donne oralement ? Ou pour le découvrir autrement ? Je suis finalement peu allé à des lectures et à chaque fois, l’approche était différente. J’ai connu la version qui se veut neutre, la version « mise en espace », la version « presque jouée », en passant par celles où les comédiens connaissaient leur texte presque par cœur mais ne voulaient pas prendre le risque du trou ou n’avaient pas suffisamment travaillé le jeu pour tenter une proposition.
JMP
A vrai dire, ce n’est pas tellement la question de la bonne ou de la pas bonne lecture que je soulève ici, même si dans ton intervention la question est capitale. Un auteur ne fait pas une lecture devant le public pour expérimenter, mais pour convaincre, j’en ai bien conscience. En fait, quand je me suis référé à tes deux façons de lire, et, en voulant les croiser, je pensais à une exploration des possibles d’un texte. Disant ça, je me réfère à des exercices pour comédiens que Brecht recommandait. Par exemple, prendre chez Schiller le dialogue de Marie Stuart et la reine Elisabeth, et jouer ça comme une dispute de poissonnières. Ou à l’inverse prendre une grossière dispute de poissonnières et jouer ça comme si c’était l’échange policé et cruel de deux reines. Ce genre de décalage m’intéresse, parce qu’il fait à la fois entendre le texte et, simultanément, autre chose que le texte, un réseau de connotations, un devenir possible du texte non inscrit dans sa lettre. En effet, dans ce cas, l’acteur exprime le texte, mais par sa façon inattendue ( et peut-être même inappropriée) de le dire, il le met en jeu, l’implique dans quelque chose qui est à côté du texte ( et bien entendu de l’intention de l’auteur). Ainsi la scène n’est pas « prisonnière » du texte. Elle le fait entendre à partir d’une liberté d’énonciation, et il me semble qu’ainsi mon plaisir théâtral s'accroît. Évidemment, je soutiens là une position délicate (surtout pour un auteur), puisque l’essai peut virer à l’absurde, au contresens radical. Mais peut aussi libérer un réseau de significations non envisagées, révéler à l’auteur lui-même une dimension de son texte qu’il n’avait pas aperçue. Pour moi, dans l’hypothèse d’une représentation (et pas d’une lecture) l’expression du texte est inséparable d’un questionnement du texte.
RC
Oui, l’exercice (j’ignorais qu’il était de Brecht) est devenu un classique. Pour mettre le propos sous le nez des comédiens, faire parler Andromaque et Hermione comme des poissonnières est une étape intéressante. Idem pour saisir les enjeux d’une farce, faire parler les personnages comme des aristocrates est utile. Effectivement, faire une lecture pour expérimenter n’était pas au programme, mais il serait passionnant qu’elle le devienne… Cependant, qui pour y participer ? Les comédiens qui se plieraient à l’exercice, un metteur en scène, un auteur, quelques curieux… On ne serait pas nombreux. Cela ne doit pas être un facteur déterminant pour proposer bien entendu, mais il faut provoquer l’occasion. Mes élèves se plieraient volontiers à l’exercice mais sont parfois méfiants quand je propose quelque chose. Les a priori sont de terribles obstacles. Et le temps une prison. « Je n’ai pas le temps », « ça va prendre trop de temps », « ce n’est pas prévu au planning », « on est trop pressé », « on ne peut pas prioriser ceci », « on n’a pas le temps pour cela ». Et le temps c’est de l’argent. Janneteau a monté un étrange projet sur un passage de l’Iliade : imagine un plateau immense, très profond, recouvert de sable épais. Les spectateurs n’ont pas de siège, ils sont debout dans une partie réduite, dans l’ombre, avec éventuellement quelques faux rochers pour s’asseoir. Un acteur sort lentement des dunes, vient parmi nous, attrape un spectateur, tente de l’emmener au plateau, il résiste, se fait emmener, puis revient se cacher dans le public. Et l’acteur revient, le trouve, l’emmène, il se cache à nouveau. Ce petit jeu dure 45 minutes. Pendant ce temps, un haut parleur diffuse des phrases de l’Iliade qui traitent des armes qui pénètrent les cuirasses et les corps. Juste ça. En boucle. Ton monocorde. Syllabes sur-appuyées. On entend ce processus terrible, à consonance sexuel, de la pénétration des armes dans les corps, qui provoquent la mort. Finalement, l’acteur étouffe le (faux) spectateur. C’était Achille tuant Hector. Achille se dévêt et nous rejoint nu comme un ver. Alors dans l’ombre des dunes apparaît un vieillard avec un âne. Priam vient récupérer le corps de son fils. Il attache la bête, vient à Achille, le lave, lui donne à manger. L’écho au passage de l’Iliade est évident. Ça se termine dans ce silence rompu à peine par le bruit de l’écuelle. Aucun mot donc, si ce ne sont les paroles meurtrières du combat. Le texte a l’air « à plat », « à blanc ». On le redécouvre, on le respire. Mais ce ne sont que quelques expressions répétées en boucle. On sort questionné mais tout cela travaille en nous. Oui je crois à notre capacité de redécouverte, de réécoute du texte. Ce serait à faire du coup, à mettre sur la liste des versions à explorer.
Novembre 2022