mercredi 4 mars 2026

À propos de Reines de pique

La maîtresse, une ancienne actrice, réveille la servante en pleine nuit. Commence un périple qui va les mener à Douvres, terre shakespearienne. Les deux femmes s'affrontent sans ménagement, c'est leur façon de s'aimer, de s'estimer. Des secrets se révèlent. L'ombre du Roi Lear flotte sur les falaises.


RC
Je finis enfin, et à l'instant, cette lecture fragmentée. Pourtant, la pièce se prête à une traversée d'une traite tant la langue et le déroulement en est fluide. J'ai cru reconnaître mille références, de Lear avec son Fou à Solange/Claire avec Madame. Road trip, agonie, confession, caprice. Il y a aussi mille désignations possibles. Je n'osais trop voir une gémellité dans le duo mais tu la proposes toi-même vers la fin. J'ai particulièrement apprécié la langue dont l'élégance alternait avec une sorte de pragmatisme ou de trivialité rafraîchissante, ne cédant toutefois jamais à la facilité ou la vulgarité. La façon habile dont tu racontes cette relation de domination, de co-dépendance, permet d'envisager le rapport maître-valet comme un pivot d'une société ancienne et dépassée, mais qui présente l'avantage de pallier la solitude. Cela ne signifie en rien que les personnages n'ont jamais connu la détresse de la solitude, mais cela fait exister le couple, plus encore que dans la relation amoureuse, présentée ici comme un affrontement, alors que le duo que forment les deux femmes est une véritable équipe. Néanmoins, on voit qu'il y a bataille, que les deux se combattent ; cependant, elles ne se combattent pas au même niveau. Pas de rapport de force frontal, plutôt une recherche de dialogue pour dire ce qui est vécu. En ce sens, les deux femmes apparaissent comme soudées, là où le dialogue amoureux aurait quelque chose de belliqueux. D'ailleurs, le titre nie cet affrontement en proposant deux cartes de la même puissance et de la même couleur : il y a donc une certaine égalité. L'accent shakespearien qui imprègne dans le fond l'œuvre tout entière, me rappelle une saynète du Souffleur d’Hamlet de Michel Deutsch, où le metteur en scène réveille la concierge du théâtre en pleine nuit pour réclamer les clés de son théâtre et y monter Hamlet. On y retrouve un rapport maître-valet, des allusions shakespeariennes et une propension à la logorrhée. J'ai remarqué une bascule évidente après l'aveu d'Élisabeth d'avoir laissé mourir son mari : Marie la tutoie. Cet aveu est donc une clé. Très sincèrement, il m'a semblé que cette bascule donnait un peu trop d'importance au mari et ne rendait pas justice à la force du duo féminin. C'est le pacte proposé par Marie qui me semble l'acmé de la pièce et précipite le dénouement. Ce pacte est pour moi une véritable ouverture vers le monde moderne. Dans l'ancien régime, les nobles désargentés avaient tout de même des domestiques, même mal payés (Mes gages ! Mes gages !). Bon. Ici c'est l'argent qui permet à la fois à Elisabeth de mener son train de vie et qui retiendrait une Marie sans fortune. Mais la première étant ruinée et la seconde riche, le train de vie ne peut tenir que si Marie accepte de partager, et même de rester au service d'Élisabeth. Ici, tu résous la problématique (ou venge ?) des sœurs de Genet qui détestent Madame et leur fascination pour elle. La modernité n'empêche pas la relation maître-valet, mais c'est l'argent qui l'institue, pas uniquement une noblesse, et du coup, la relation de domination peut s'inverser ou se muer en échange. C'est d'ailleurs trop pour Élisabeth, la femme de l'ancien monde, qui préfère en finir. Marie annonce (et non l'inverse, aha) un monde nouveau, fondé sur la mutualité. Hélas c'est une utopie car les riches ne le supporteront jamais ! Peut-être que ma lecture est réductrice ou même fausse mais je te livre mon sentiment au moment présent. Pour finir, le passage au plateau est une gageure, non pas pour les ellipses rendues possibles par les passages épiques, mais pour garder un fil tendu tout du long dans cet interminable et formidable dialogue de reines! Ce serait un régal de la voir au plateau avec des actrices expérimentées...

JMP
Et ta lecture de Reines de pique rencontre mes préoccupations lorsque j'ai écrit le texte. Écrire sur l’égalité foncière des êtres, surtout si une différence de statut social les oppose. Écrire une joute verbale où le « bas » parle aussi fermement que le « haut ». Me suis rappelé la parole de Brecht (en substance) : c’est une chose positive qu’au théâtre les ouvriers puissent parler la langue de Goethe. J’ai pris énormément de plaisir à inventer les raisonnements, les phrases, les affrontements, et pour les jouer il faut des actrices de grand talent. Des actrices qui savent se placer dans le texte, lui faire confiance, ne pas en rajouter, ne pas psychologiser, être dans l’énonciation plutôt que dans l’incarnation, donner du corps à la langue. Ce qu’il faut fuir à tout prix, c’est la conversation, le blabla conversationnel. Il faut au contraire aller du côté du combat (pas au sens crapuleux du terme), plutôt au sens presque sportif du terme. Il faut attaquer l’adversaire, riposter à l’attaque, porter le coup, ne jamais arrondir les angles. Reines de pique est un duel entre deux êtres d’exception. Un coup est porté, un coup est rendu et l’issue du combat est là quand une de combattante sort du combat. L’échange doit être tonique, jamais réflexif, jamais intériorisé. Les deux actrices racontent/jouent ce duel pour un public, sachant que ce public est présent, qu’il est le troisième partenaire de la joute. Donc, surtout pas de quatrième mur, mais de la triangulation qui claque. J’ajoute que les personnages prennent peut-être même plaisir à la joute. Les représentations de Bruxelles étaient de bonne qualité, avec deux actrices de texte au rendez-vous, l’une Marie 79 ans, l’autre Elisabeth 81! Il y avait de l’exploit dans l’air et le public ne s’y est pas trompé. Ce genre de texte ne supporte évidemment pas le talent moyen. Sans une grande puissance de feu sur le plateau, le spectateur risque de s’enliser dans le mot, dans le trop-de mots. J’aime ce texte. Mon regret est qu’il ne soit guère connu en France. A ce jour, toi mis à part, je n’ai reçu aucun signal de son existence. Il faudrait trouver deux grands formats qui en ont envie, à qui ça parle, mais mon rayon d’action est trop faible pour les atteindre. Peut-être aussi suis-je à côté de la plaque en écrivant des trucs comme ça, à l’heure de la performance et du numérique. A bien des égards, Reines de pique est un texte anachronique et je n’ai pas assez de visibilité théâtrale en France pour l’imposer malgré tout. Mais qu’il ait suscité ton intérêt me réjouit. Je sens à ton commentaire que tu partages ses enjeux. Elisabeth sait que notre époque n’est plus la sienne, que son extravagance n’y a pas sa place, que son théâtre (peut-être le mien, dans ce cas-ci) est dépassé. Marie, elle, est de la race des roseaux qui plient mais ne rompent point, de l’herbe qui toujours repousse. Sans doute est-elle dans l’utopie, mais le réel en a si peu qu’il est permis au théâtre de ne pas suivre le réel, me suis-je dit.

Juillet 2022

mercredi 25 février 2026

À propos d'une séance de travail sur Le Tueur souriant

Le Tueur souriant relate la reconstitution d’un braquage de banque par la juge qui instruit l’affaire.


RC
Hier soir, atelier unique sur Le Tueur souriant avec des élèves. Petit comité, il n'étaient que trois. On lit. Ils sont étonnés ; par la forme, par les termes, par les idées.
On parle, on regarde comment c'est fichu, comment ça raconte.
On se débarrasse vite de la gravité du propos pour laisser la place au concret : la légèreté de Léa avec sa drague et son rouge à lèvres, les projections sur l'interprétation des témoignages, le pragmatisme de la reconstitution.
On découpe pour distribuer. Et on monte. Le tout. C'est le but de cet atelier, 3h pour monter une œuvre brève.
Ils constatent. Les possibilités, nombreuses. La richesse de la langue, le mélange des genres. La palette. On fait des choix rapides, on n'a pas le temps. Le Tueur sourit tout le temps, la juge est un homme, Léa est superficielle, peut-être trop. Mais pas un mot n'est changé. J'installe tout ça à contre-jour, le public (c'est-à-dire moi) sur le plateau, composant les membres témoins pour la reconstitution. Les acteurs gravitent autour, on voit le Tueur derrière moi par le biais d'un miroir, celui réclamé par Léa à l'inspecteur, posé en biais face à moi. Ça raconte, ça joue. On finit presque dans le noir. Léa à contre-jour, les hommes derrière prononcent la finale "JE SUIS L'EFFROI DU LENDEMAIN". Clap de fin, on discute. C'est dingue les possibles, la poésie, les enjeux. C'est dingue le sujet, les registres de langue. Tout le monde est scotché par le théâtre, le vrai, celui où ça joue, où on prend le verbe à bras le corps. L'un d'eux : « en lisant on ne dirait pas du théâtre. » Que veut-il dire ? Il poursuit : « on dirait juste que l'auteur nous raconte quelque chose. » Certainement aussi il est surpris de ne pas retrouver la topographie habituelle des textes dramatiques. Je dis : « c'est la seule chose qui compte, car finalement tout peut être théâtre, c'est comment on le met au plateau qui fait le théâtre. »
La comédienne est muette. Elle est secouée par la violence et, je pense, le plaisir coupable de s'être amusée. Le troisième insiste sur la poétique, la beauté de l'écrit. J'acquiesce. On part, on va au bistrot. On mange, on boit, on parle de couples, de nos camarades absents. On me demande comment je te connais, je raconte. Ils se réjouissent de tout. De ce que tu fais, de ta générosité d'auteur, de notre possibilité de dialogues.
Quelle belle soirée nous avons passé avec toi !

JMP
ça me fait chaud au cœur de savoir que Le Tueur souriant a repris du service, et semble-t-il, avec un certain plaisir pour ceux et celles qui s’y sont pliés. L’autre jour, ma femme me disait qu’à l’INSAS un étudiant avait refusé de travailler sur un film de Fassbinder «parce que c’était trop violent pour lui» ! Il y a aujourd’hui beaucoup de personnes «porcelaine» qui confondent allègrement le réel et le symbolique et prennent pour argent comptant les péripéties du monde imaginaire. Pour en revenir à l’atelier Tueur souriant, 3 c’est un nombre possible pour l’interpréter, la solution la plus bancale étant d’avoir autant d’acteurs que de personnages. Dans cette hypothèse, la singularité du texte n'apparaît pas. Au contraire, si le nombre des interprètes est réduit, on ne peut pas s’en remettre à une théâtralité classique, il faut chercher une théâtralité autre, ça pousse l’acteur au déploiement, à l’invention.

Juin 2022

mercredi 18 février 2026

À propos de Pédagogie de la très grande peur

Il faut enseigner la peur aux enfants. C’est ce que pense un homme terrifié qui décide de montrer la figure du Mal à son très jeune fils et l’emmène voir l’entrée en prison d’un terroriste condamné à une lourde peine. Voici l’ogre, dit le Père. Mais que voit l’enfant ?


RC
Ta Pédagogie de la très grande peur est une plongée vibrante dans le mental de ce père dont les intentions m'ont paru, certes étranges, mais possiblement cohérentes... Cela n'a pas duré longtemps! Assez rapidement on se rend compte de la hargne, de la dureté, du mépris de cet homme. Ce qui crée un malaise pour le lecteur/spectateur, c'est que si on est révolté par l'acte terroriste, ce père et son projet délirant nous révolte tout autant. Et ton texte a l'intelligence de ne pas décrire l'attentat terroriste donc cela reste abstrait, quand la plongée dans les idées du père est précise, concrète, parfois gênante. Le regard de l'enfant qui ne voit rien est un coup de théâtre très efficace. J'aurais tendance à croire que les enfants en bas âge sont plus suiveurs que cela et abondent vite dans le sens des adultes, mais il y a la fable qui ici permet aisément cette réaction destructrice du projet paternel grotesque.
Je suis particulièrement sensible à la diversité des pensées de l'homme, de la théorie sur l'éducation aux souvenirs de nudité maternelle en passant par l'envie de coucher avec la serveuse. Il est très rare dans la fiction, quand on a accès aux pensées d'un personnage, de retrouver cette navigation très réaliste entre les associations d'idées. Je me souviens d'un projet que j'avais monté avec deux camarades où nous essayions de traverser l'existence d'un homme à travers des saynètes tirées du théâtre, du cinéma, de nos lectures et de nos écritures. Par moment une pause dans l'action correspondait aux instants qui précédaient le sommeil, où notre cerveau se balade dans les idées. Délicieux exercice de construire une navigation entre des souvenirs concrets, des mots, des images, etc.

JMP
L’idée du texte vient d’un double constat : d’une part, la peur est une donnée sociale aujourd’hui, elle prolifère même souvent là où elle n’a pas de raison particulière de proliférer ; d’autre part j’ai toujours été frappé par le fait que le Mal ne se voit pas sur le visage des gens. L’enfant, finalement, c’est moi qui scrute les traits du terroriste et qui ne voit rien. Le terroriste incarne à la fois une menace réelle, préoccupante, son traitement relève de la décision politique; il sert aussi de support à un déploiement fantasmatique. C’est cette dernière composante nous introduit dans un réseau imaginaire de pensée. Avec cette inversion : habituellement c’est l’enfant qui voit des monstres, de ogres, des personnages terrifiants. Ici, l’enfant ne voit rien et c’est l’homme adulte qui les fantasme.

Décembre 2021

mercredi 11 février 2026

À propos d'Ajax et ses bœufs

Un terroriste sort de prison après avoir purgé une lourde peine. Mais entre le moment où il a commis son acte et sa remise en liberté le monde a changé et il comprend qu’aujourd’hui la militance qui l’avait poussé au passage à l’acte ne représente plus rien.


RC
Tu peux imaginer ma curiosité mythologique à la lecture d'un tel titre. L'écho entre la mythologie grecque et le présent est l'obsession de ma vie et, à l'instar de mon père qui affirme que pour chaque situation de la vie on trouve une chanson des Beatles en correspondance, je crois trouver une résonance mythologique potentielle avec tout. Ici, l'écart entre l'Ajax furieux qui a commis l'acte le plus idiot et le réalise peu après et un terroriste qui reste sur ses positions vingt ans après n'est pas de suite évident. Bien sûr il y a la question du massacre, la tuerie, la boucherie. L'humain devient le bovin des cinglés terroristes. Mais comme je suis toujours amusé par le ridicule Ajax torturant des bœufs, je m'amuse ici, et je comprends donc la correspondance, du terroriste dont la cause est risible. Que devient un terroriste s'il ne terrorise plus personne? Ce monstre terrible devient juste un ringard minable lors d'une conférence de presse miteuse. Pire que la mort : l'humiliation. Ajax ne la supporte pas et se suicide. Chez Sophocle, la scène a d'ailleurs un accent grotesque : le chœur, séparés en deux, cherchent Ajax dans la forêt et le trouve sans vie derrière un buisson. On dirait Léonce ayant réussi son suicide en Italie (à défaut de se jeter dans une rivière), la poésie romantique en moins. Sophocle, de mon point de vue, a su raconter la honte par le grotesque. La lecture de l'Ajax m'avait sauté aux yeux dans ce sens. Cela me rappelle l'étonnant album de Manu Larcenet, Le Fléau de Dieu, où il imagine Attila acquérir l'immortalité et errer éternellement dans l'oubli de tous... si Attila ne terrorise personne, il n'a plus de raison d'être. Le faire mourir est alors une libération. Le faire vivre dans l'indifférence du monde est la pire punition. À l'heure du procès du 13 novembre 2015, le texte résonne drôlement. L'image des avocats en patineurs ou danseurs me rappelle le chœur de l'Ajax, groupe de compagnons du héros éponyme, beaux braves gars absolument inutiles, là pour orner. Une bande de jolis crétins.

JMP
C’est sûr, le titre est plus allusif, évocatoire, que justifié par l’idée d’une réécriture de la pièce de Sophocle. Ce qui m’a mis en tête la référence à Ajax pour ce texte, c’est d’abord l’idée d’aveuglement. Ajax est aveuglé par Athena, comme le terroriste est aveuglé par sa cause, il se croit tout puissant quand il n’est que pitoyable. Cela référait à un événement réel qui s’est passé en Belgique. Le groupe terroriste Cellules Combattantes Communistes (CCC), à la façon d’Action Directe chez vous, veut commettre un attentat sur un bâtiment officiel. Un reste de scrupule, leur fait prévenir la police de cet attentat pour que les personnes présentes dans le bâtiment soient évacuées. Mais l’appel n’est pas (volontairement ou non ?) relayé. Résultat : un mort non prévu. Portrait des terroristes en apprentis sorciers ou l’arroseur arrosé. Donc Ajax.

Décembre 2021

jeudi 5 février 2026

À propos d'Enfer Vatican

Enfer Vatican raconte de façon documentaire l’existence de la pédophilie au sein de l’église catholique par une série de fragments mêlant à la fois l’univers familial et la responsabilité de la hiérarchie catholique, papauté incluse.


RC
Lecture glaçante. Je passe sur les évidentes multiples possibilités qu'offre le texte pour le passage à la mise en scène: nombre d'acteurs, répartition du texte, espace, utilisation du son, de la vidéo... tout cela est à définir, ce qui rend la lecture encore plus intéressante pour un metteur en scène. Bon. Avant de lire, j'ai vu le résumé. Un texte qui aborde ce sujet ne me réjouissait pas. Mais tu évites l'écueil de la pleurnicherie en traitant les articulations d'un processus judiciaire et sociétal. J'ai été amusé de voir le grand écart entre la scène où la mère apprend le viol et le rdv au diocèse. Ainsi, aucune sensiblerie. Il est évident qu'elle est choquée, détruite, dévastée. Inutile d'y passer des heures. Ce qui compte ce sont les actes. La pièce a du coup une force politique particulière car elle ne cherche pas trop à individualiser mais plutôt à rendre compte des mécanismes des institutions. L'humain est secondaire dans une machinerie politique, bien loin de l'empathie, des messages du Christ, etc. L'argent est la part de l'Homme et la prière la part de Dieu, fais-tu dire au Pape. Cet arrangement est glaçant et montre le chef d'État. Le texte valorise particulièrement le système de protection de l'Église, ce qui est le vrai scandale : les actes pédophiles sont insupportables et doivent cesser mais sont la cause de la faiblesse, des troubles, de pathologies humaines; protéger ces actes pour des raisons politiques est absolument inadmissible et criminel. Le bouquet, c'est le père qui reversera le surplus de l'argent à une association pro-life. Une autre structure qui fait partie de ces mécanismes délirants. Même pas de remise en question de la part des parents des victimes. Ce que je n'ai pas trop compris, c'est la parenthèse sur les enfants juifs. Elle nous décale du strict sujet (même si elle aborde encore un système de l'Église par rapport à la loi et aux enfants)... Pourquoi ce passage?

JMP
Arrachés à la guerre, deux enfants juifs sont confiés à des catholiques. Qui les baptisent et, plus tard, refusent de les remettre à leur famille juive malgré les injonctions répétées de la justice. Je connaissais cette histoire bien avant d’écrire Enfer Vatican. Elle traduisait adéquatement la puissance de l’institution catholique. Il m’a semblé que la reprendre ici signalerait que la protection des actes pédophiles par l’institution catholique n’a rien d’une dérive ponctuelle, qu’elle doit s’inscrire dans la perspective d’une impunité d’un Etat dans l’Etat, en l’occurrence de l’État Vatican dans l’État français, pour ce qui regarde l’histoire des deux enfants, et de l'État Vatican dans tous les État du monde pour ce qui regarde les actes de pédophilie sacerdotale. Sans doute, cette digression nous détourne-t-elle du sujet. Mais j’ai estimé -à tort peut-être- que le détour valait le coup. Pour la représentation, j’imagine qu’on commence comme une grand messe d’ordination des prêtres, une messe d’encens et d’apparat, les fidèles sont là, les futurs prêtres couchés sur le sol, l’évêque ordinant entre suivi des acolytes, la messe en latin (traduite en live) commence et se poursuit dix minutes, puis l’ordonnancement religieux se dérègle, l’acolyte accomplit mal son rôle, l’évêque se trompe dans les formules, l’autel sacré se coupe en deux et de la brisure sort le chœur qui va représenter Enfer Vatican. Hum, ça coutera un bras : oublions.

Décembre 2021

mercredi 28 janvier 2026

À propos de L'Heure du chien et de Trouver Astérion

L'Heure du chien
Un jeune sdf accompagné d’un chien se fait interpeller par un policier dans le métro. L’incident est vu par un stagiaire journaliste qui travaille pour un grand quotidien. La question du patron de presse est de savoir si ce fait divers vaut un gros titre et une première page ou pas. Pendant qu’il en débat avec son stagiaire, la femme du patron de presse essaie de dire à son mari qu’elle vient de tuer leur fils toxicomane. Mais l’homme tout à sa discussion n’entend pas ce que lui dit sa femme.

Trouver Astérion
Astérion erre dans la ville à la recherche de sens. Phaé, la mère possessive, veut le revoir avant de mourir. Ariana, la soeur de bonne composition, s'oublie pour apporter son aide. Nos, le père absent, avec l'appui de l'ingénieur Dédé et de son fils Ic, le lourdaud, fait tout pour retrouver Astérion en premier et contrarier les plans de Phaé. Tez, impitoyable flic, veut l'amener devant la justice. Qui sera le premier à trouver Astérion ?


RC
Ce matin lecture délicieuse de L’Heure du chien. C'est fou comme ce texte résonne avec mon Trouver Astérion : abolition des remparts temporels et spatiaux, alternance de l'épique et du dramatique, tirades lyriques, histoire de flic et de vagabond sur un quai de métro, mère protectrice jusqu'au pire, avec une allusion à son ventre qui est une image importante dans ma pièce. Dans ton texte s'ajoute la dimension journalistique et même "presse à sensation", donnant une image glaçante des médias. Je suis à la fois fasciné et révulsé par le cynisme et le désespoir macho de l'homme de presse, rompu à l'exercice du mâle dominant, prisonnier de son rôle. Idem pour le flic qui trouve une résonance lointaine avec le gardien de banque de ton Tueur souriant. La parole au chien permet un comique entre le grotesque et le bouleversant. La pauvre bête a enfin la parole mais meurt. De façon assez lointaine, la pièce me rappelle l'échiquier schématique du Grand théâtre du monde de Calderon, où chacun est condamné à jouer son rôle. Chez Calderon, il y a l'ordre cosmique voulu par Dieu, mais chez toi, en l'absence de religion, les rôles sociaux sont désespérés et terribles. Pas de paradis pour l'Homme puisqu'il n'y a pas de foi. Ainsi la parentalité y est un échec, et, comme dans ma pièce, montre un père absent et une mère trop intrusive. L'image du flic est plus forte et radicale que la réalité nuancée du métier et de l'homme qui le pratique. Les suspicions sur la certitude de la radicalisation au terrorisme de Momo sont insupportables : est-on condamné à être ce que la société a décidé que nous étions? La rousse, symbole de la femme rebelle, confère à la figure de la sorcière son vrai rôle de victime dans la société médiévale, la punissant de son audace et de sa liberté. Le stagiaire me semble la figure la plus neutre, et permet peut-être une assimilation avec le public. D'ailleurs il a tout vu, mais ne peut rien faire d'autre que de proposer son histoire qui peut devenir un scandale énorme comme être oublié en un instant. Cette impuissance transparaît un peu dans tous les personnages : personne ne sort indemne ni vainqueur. Peut-être sommes-nous tous des chiens dont la seule liberté est d'aller pisser (dans ton Tueur souriant, la femme du gardien fait d'ailleurs remarquer à son mari que même un chien peut aller pisser, contrairement à lui). Une remarque sur la forme: la pièce semble s'enchaîner et le découpage en scènes n'est pas clair pour moi. Je dirais même qu'il m'a semblé inutile voire empêche une fluidité qui tient de bout en bout. Car marquer ces scènes par des pauses, des noirs, des moments musicaux ou changements de lumières me semble contre-productif. Je suis prêt à envisager des ruptures mais je ne comprends pas celles proposées par ton découpage... Suis-je passé à côté de quelque chose?

JMP
Quand j’ai lu Trouver Astérion, je n’avais plus du tout en tête L’Heure du chien et les proximités ne me sont pas apparues. Maintenant que tu le dis, ça me saute aux yeux, c’est sûr que les deux textes se croisent dans les mêmes eaux thématiques et narratives. Avec quelque chose de plus ludique dans le tien, dû certainement à la fluidité narrative que tu as imprimé au récit, qui permet de passer d’une situation à une autre. C’est le sens des mots qui fait le moment de la situation et son lieu, qui assure le mouvement du tout. Il y a là quelque chose de radicalement théâtral qui m’avait beaucoup plu à la lecture. Et cela m’amène à préciser la logique de mon marquage en séquence. En fait, ce marquage (dans ma pratique) concerne d’abord ma façon d’écrire. J’écris par bonds, par séquences, par fragments. La continuité m’est difficile, elle dilue ma concentration et mon désir. La chose à faire m’angoisse, j’aime la chose faite, et mon écriture d’un texte est une suite de petites choses faites. Après une séquence faite, j’ai l’esprit libre, dispos pour écrire une autre séquence. Mais le marquage (dans mon esprit, cette fois) concerne la lecture du texte et pas la mise en scène. C’est une question de rythmique de lecture. Il m’a toujours semblé (sans y avoir vraiment réfléchi et tu vois le lien avec ma façon d'écrire) qu’un texte séquencé était plus accessible, plus simple à lire en ce qu’il proposait des pauses de lecture. Mais je n’ai jamais pensé (et ta remarque me fait comprendre que j'aurais peut-être dû indiquer cela quelque part) que ces pauses devaient nécessairement se retrouver sur scène. En fait, je me disais que l’éventuelle mise en scène trancherait cette question selon sa propre nécessité, qu’au fond, ce n’est pas mon travail de décider si un spectacle doit séquencer ou se dérouler dans la continuité. Tu es plus clair que moi sur cette question: Ton texte fait le choix là où moi je m’y refusais. Peut-être parce que je voulais plus me débarrasser de la question (quelle forme de narration sur le plateau) que de la traiter. Ton texte au contraire prend la question à bras le corps et y donne une réponse très maîtrisée. Il a ainsi une modernité narrative plus affirmée que le mien. Quant au contenu de L’Heure du chien, oui, comme dans Calderon chacun joue son rôle, rôle qui frôle la caricature j’en ai bien conscience. Sans doute faut-il ramener ces traits grossis à la circonstance d’écriture : une pièce courte, qui doit faire sens dans un temps court, d’où certains effets de schématisation. Mais aussi mon goût pour les situations carrées.

RC
Je comprends donc le séquençage, mais à la mise en scène, ma curiosité dramaturgique me pousserait à comprendre pourquoi, comment, et à valoriser ce découpage, ne me donnant pas la liberté de les ignorer. Concernant Trouver Astérion, il serait facile de séquencer tout de même, on voit par moment des scènes qui se dessinent très clairement, mais il m'a semblé plus intéressant d'envisager un bouillon continu, un fil ininterrompu à tirer, notamment autour de la parole ; car si un séquençage aurait été possible, les échos de chacun à la parole de l'autre créent du liant. Un comité de lecture paresseux de retours constructifs m'avait conseillé de redécouper la pièce en scènes et de mettre des didascalies. Cela me semble absurde et ridicule. Ton texte a, malgré toi peut-être, cette même qualité d'enchaînement qui rend la pièce passionnante. Rien n'arrête la parole et le spectateur voit se dérouler un processus inarrêtable. Concernant la schématisation des personnages, si elle est manifeste, je trouve cela très plaisant. Sans verser dans la caricature, elle cadre la situation et permet aussi la brechtianisation du texte avec ses effets vertueux. Je ne suis guère sensible aux paraboles bibliques mais le concept de parabole avec ses personnages-type me semble, plus qu'utile, nécessaire à l'humain pour avoir des repères. On en fabrique, qu'il y ait religion ou pas. Ton texte a cette vertu, avec toute sa subtilité par ailleurs.

JMP
Dès lors qu’on veut garder un séquençage, la question du comment le faire reste ouverte. Cela peut aller du noir/lumière quasi instantané (ce qui suppose en fait une quasi continuité scénique avec signalement d’un passage d’une chose à une autre) à un temps plus long (si par exemple il y a des changements de décor entre deux séquences. Mais une pièce courte appelle-t-elle de gros changements de décor ? Pas sûr. Une troisième hypothèse est d’insérer le texte en séquences dans un ensemble plus large (mais lequel ?) qui aurait pour effet que quelque chose se passe sur le plateau, (Des actions? De la musique? Des images? Tout cela ensemble ?) qui fasse que la place du texte prévu soit réduite dans la durée du spectacle. Concernant Eva, Gloria, Léa qu’on peut assimiler à trois séquences, je me souviens qu’avec le Théâtre Varia, on avait eu une hypothèse d’un travail qui allait dans ce sens. On avait imaginé une soirée musicale et dansante et dans cette soirée à certains moments, la musique laissait la place à Eva, à Gloria, à Léa. Le 3 moments du texte étaient ainsi insérés dans un ensemble plus vaste. Malheureusement, ce projet s’avérait trop coûteux pour les finances du théâtre et donc je n’ai pas pu vérifier la validité de l’hypothèse. Un autre exemple du même type quoique très différent tout de même : Jean-Claude Galotta met en scène Ventriloque. Au départ c’est un monologue. Un acteur va le dire. Mais derrière lui, Galotta va mettre en fond sept ou huit de ses danseurs, qui avec des gestes/mouvements discrets accompagnent le texte. Parfois, l’acteur s’arrête (donc fait lui-même une séquence dans le texte) mais les danseurs continuent leurs mouvements. Ici, c’est donc une façon de séquencer un texte qui ne le prévoyait pas. La ligne continue c’était les danseurs. Bien sûr, il y a là-dedans une affaire de doigté, il faut trouver le juste point d’équilibre à la fois pour ne pas déséquilibrer le texte et surtout pour faire de ces éléments (jeu/danse) un ensemble. Le démocratisme de la lecture a ses contre-effets.
Ce que tu me dis d’Astérion confirme ce qui hélas arrive souvent : le comité de lecture est un ventre mou qui s’accorde sur un avis moyen et donc reste souvent aveugle à des audaces ou des avancées narratives. C’est la version intellectuelle des secrétaires des grands studios hollywoodiens appelées à donner leur avis sur le film. Il me paraît moi évident que le séquençage de ton texte lui ôterait une de ses qualités fondamentales : le ludisme, le jeu avec le théâtre, la fantaisie de la narration. Tu as bien fait de ne pas céder à leurs injonctions.

Novembre 2021

mercredi 21 janvier 2026

À propos de Souffle coupé

Souffle coupé relate la mise à mort d’un soldat considéré comme déserteur parce que, parlant une autre langue que ses supérieurs, il n’arrive pas à expliquer son absence au combat. Le texte n’est pas explicitement situé, même s’il trouve son point de départ dans des événements qui se sont produits lors de la première guerre mondiale.

RC
Je suis d'abord frappé par l'écriture en psaume, la versification libre, la disposition centrale sur la page, qui indiquent un rythme, un souffle, une musique forte. Épique certes, mais surtout lyrique. Raconter pour faire l'aveu de soi. Un parti-pris non réaliste et esthétique qui contraste sérieusement avec cette histoire de maçon et de militaires. Ça parle matières (sang, boue, falaise) mais dans une langue brillante, comme un bijou ciselé. Les hommes de la terre sont des poètes, ils s'élèvent par la langue, par le malheur, par l'expérience de la vie. Etonnant du coup ce titre qui indique une impossibilité de respiration et de voix alors que la pièce ne sera que ça. On se croit dans Maeterlink, il ne faudrait que quelques projos et des acteurs flottants dans un espace clair-obscur ou cru. Vision première évidemment, probablement trop primaire, qui serait sans doute contredite par une étude plus approfondie du texte. Néanmoins je crois que cette dernière est suffisamment riche, musicale et imagée pour se passer de sur-représentation. J'aime particulièrement les formules "sabir baraguin charabia", "chiépissé" ou "merdepisse" ou comment l'oralité réexplore les mots, leur sens, leur dire. La présence de Paulina dans l'histoire, et surtout de sa double-relation visiblement assumée avec les frères est questionnante. Ne la comprenant pas, je me raconte d'abord que c'est tiré d'une histoire vraie et que peut-être que c'était la situation réelle... Et finalement, ce frère, cette femme, cet homme mort, j'ai l'impression d'un schéma biblique où mythologique, Caïn et Abel, Atrée, Thyeste et Aéropé, un duo ou triangle amoureux. Bien sûr, il n'y a pas de conflit assumé entre les frères qui sont peut-être des doubles, l'un restant avec sa femme, l'autre partant à la guerre. Comme si le même homme avait deux volontés. Ce dédoublement se retrouve d'ailleurs chez le gradé à la fin. Pour revenir à Paulina, elle n'a pas directement la parole. Comme le juge du soldat. Cela concentre le propos et les points de vue entre les trois hommes. Cette trinité est étonnante car à première vue sans cohérence, mais il m'a semblé que tout cela se construisait avec des grades : rang de naissance, rang militaire, qui vit, qui meurt, qui veut mourir. Le plus jeune est sacrifié, l'aîné perpétue la mémoire, le gradé permet le lien et d'ailleurs fait le pont entre la vie et la mort. Il y a du rituel, du religieux (un gros mot ?), du mythologique dans ce schéma. Wajdi Mouawad a orienté sa tétralogie Le Sang des Promesses mais notamment la dernière partie Ciels vers le génocide de la jeunesse que le XXe siècle avait engendré au travers de grandes guerres, de grands massacres. Je m'y retrouve ici, avec la mort du plus jeune. Si nous tuons la jeunesse, il ne restera que la vieillesse pour la pleurer... Mais qui pour continuer?

JMP
Ta lecture de Souffle coupé est roborative autant que judicieuse. Je souscris entièrement à ton intuition première selon laquelle le texte pourrait être représenté avec quelques projos dans un clair-obscur. Rester dans les mots, prendre appui sur leur charge lyrique et laisser libre l’imagination du spectateur. Pas de sur-représentation, mais de solides corps d’acteurs, des voix qui ouvrent l’imaginaire. De la présence. Avec peut-être une musique exécutée en live, l’exécution musicale étant un chose en soi, pas une musique de scène et d’accompagnement, mais quelque chose de puissant, de sensible, qui redouble à sa façon l’ouverture à l’imaginaire. Les modalités particulières de ce texte (lyrisme, disposition sur la page) viennent du souci que j’avais de travailler sur le fait divers, sur une façon non journalistique d’énoncer le fait divers. Je voulais arracher l’anecdote à l’anecdote pour lui donner un certain pouvoir d’émotion et d’universalité. Peu avant l’écriture j’avais eu connaissance de la façon dont les bretons avaient été traités lors de la première guerre. Et comme belge, je n’ignorais pas que durant tout le XIXe siècle les flamands avaient été jugés en français (langue qu’ils ne comprenaient pas) et que les soldats flamands avaient dû se plier à un commandement en langue française également incompréhensible pour eux. Ces situations m’avaient touché. Il restait encore à vaincre une certaine distance du temps, ne pas faire apparaître ces situations comme des événements historiques, mais leur donner une résonance actuelle. Il fallait donner à un réel daté une aura concrète qui nous parle aujourd’hui. D’où le statut paradoxal de la langue dans ce texte : un souffle pour raconter des souffles coupés. Jouer de la contradiction du fond et de la forme. De même qu’un texte sur l’ennui (par exemple) ne devrait pas être ennuyeux, un texte sur le souffle qu’on coupe n’a pas obligation d’être lui-même asthmatique. Ce faisant on touche ainsi, en effet, au mythique, au quasi religieux sans religion. Ton analyse sonne juste, elle va bien au-delà de ce que je peux dire du texte : pourquoi des frères? Pourquoi Paulina entre les deux frères, pourquoi trois hommes, je ne sais pas, mais je prends volontiers ton interprétation : les frères comme double, les trois fonctions, la mort des jeunes gens. Ce dernier thème (Les pères tuent les fils) je l’ai d’ailleurs abordé (sous un autre éclairage) dans une des séquences de Bruxelles, Printemps noir, à partir d’une peinture du Caravage.

Novembre 2021

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