Au petit matin une femme de ménage et une cadre supérieure font connaissance dans les bureaux de l’entreprise. Tout semble les opposer : l’une rêve de réincarnation, l’autre de management by wandering around. Une macabre découverte mettra fin à leurs échanges.
RC
Commencé la pièce cette nuit et fini à l'instant. C'est étonnant de dynamisme et de décalage. Au résumé, on s'attend à un texte social hyper réaliste sous la lumière des néons. Au lieu de cela, on découvre un duo coloré infiniment théâtral. La langue nous happe, on voyage. Les actrices doivent s'amuser comme des folles à jouer les équilibristes entre la situation très concrète et la poétique loufoque des mots. C'est drôle, joyeux, pétillant. Mais ça grince aussi, c'est féroce. J'adore le meurtre, le corps découpé, l'anthropophagie finale. La vache sacrée, ça me parle, tu t'en doutes. J'adore le caoutchouc-personnage, l'allusion à l'auteur, l'adresse au public. C'est du théâtre, épique par moments, qui bouillonne, qui s'amuse, qui s'en balance du naturalisme. Tout cela pour traiter un sujet grave, terrible. La folie économique et managériale. Une pièce à prescrire à tous les licenciés, burn-outés, mis-au-placardisés. Je retrouve ta virtuosité pour les duos après Cul et chemise et Reines de pique. Et puis tu évites l'écueil du boulot gris, de la déprime du quartier des affaires. Lala n'a pas mal au dos, Jennifer n'est pas neurasthénique. Bref, c'est enthousiasmant ! Je brûle d'en savoir plus ! Pourquoi ? Comment ?
JMP
Au départ, il y a une émission de télé sur les cadres d’entreprise et le jargon. L’idée alors me vient d’écrire quelque chose sur le monde des affaires. Je cherche une situation de départ et des personnages. Une cadre et une femme de ménage qui se croisent parce que l’une a travaillé tard et l’autre arrive tôt. Jusque-là, ce n’est pas trop difficile. Mais rapidement je vois l’écueil. Comme pour Dialogue d’un chien, je dois trouver une forme de décalage si je ne veux pas me retrouver à écrire un lourd machin sociologique. J’embraye alors sur l’idée d’une femme de ménage atypique : dans son langage, dans ses comportements. Une espèce de décalée, mélange de naïveté et de rouerie. Au début ça coince, jusqu’au moment où je prends son décalage au sérieux. Ça se décale quand je lui donne un commerce avec les objets, Le soldat Schweyk de Hasek/Brecht est un peu son parent. Elle est à côté de ses pompes, mais c’est un à-côté qui lui donne de la lucidité. En tout cas, c’est un être de ruse comme peuvent l’utiliser les êtres dominés. Déplacer l’affrontement, ne pas comprendre ou faire semblant de ne pas comprendre, tirer la logique du côté de l’illogique, être incongru, faire rebondir l’argumentation à un endroit où elle n’a plus sa pertinence, faire de la surdité une arme, bref la ruse. Reste la cadre. Elle ne peut pas avoir non plus un discours parfaitement rationnel, elle doit elle aussi avoir sa part d’irrationalité. Je n’ai pas immédiatement trouvé comment faire ça. J’ai alors cherché à lui créer un mystère qui sous-tende ses comportements. J'opte pour l’idée qu’elle a été licenciée, qu’on l’apprend à la fin. C’est dramaturgiquement correct, mais ça n’engendre pas une fin théâtralement forte. Ça arrive in fine comme un renseignement informatif et puis voilà. Il fallait chercher encore. L’idée est alors venue de l’assassinat de Riclet et du cannibalisme. Pousser la logique de la concurrence mortifère jusqu’au bout, faire voir la rationalité entrepreneuriale comme habitée d’une folie meurtrière. Et du coup, il me fallait aussi développer une certaine "méchanceté non voulue mais méchanceté quand même" chez Lala. La langue pose évidemment là-dessus un ton de comédie, ce qui, comme nous l’avons souvent dit, ne signifie pas que les actrices doivent faire les comiques, mais incarner la langue de façon à ce que le rire arrive, s’il doit arriver - par le biais des spectateurs.
Avril 2025