mercredi 24 juin 2026

À propos de J'espère qu'on se souviendra de moi

Un homme d’une trentaine d’années a commis un meurtre dans une pizzeria. Le père, l’employeur du meurtrier, un témoin du meurtre, le meurtrier lui-même, sa mère enfin, parlent de la façon dont cet acte imprévisible les a traversés.


RC
Fini ce jour J'espère qu'on se souviendra de moi. Titre étrange car ce sujet-là n'est pas traité directement dans le texte. Avec du recul on peut se raconter que chacun dans sa prise de parole tente de laisser quelque chose au monde : sa parole, son point de vue, sa trace.
J'ai mis du temps à lire parce que... Les deux premiers textes ne m'ont pas attrapé. J'ai retrouvé tout le plaisir du théâtre épique, le rapport au spectateur, du sens et beaucoup de complexité dans ces prises de parole... Mais j'ai lu le père : il m'a semblé dire ce qu'on attendait d'un père. J'ai lu le patron : il avait un langage et des propos de patron.
Et puis j'ai eu à faire, du travail, des occupations... Aujourd'hui dans le train, j'ouvre le document pour finir la lecture. Et si je retrouve le format, je suis embarqué par l'inattendu, l'hétérogénéité, le surprenant. Le livreur homo en fac de philo, la mère obsédée par sa boutique, le fils qui n'explique rien de son geste, qui rejette la poésie comme les avocats, et la femme qui s'envole, qui donne de la lumière, de l'espoir, tout en me disant "quelle connasse, elle le quitte au pire moment".
C'est que le meurtre révèle. Cette dynamique me parle : la mort, la violence, la brutalité sont des révélateurs fascinants. Dans l'adversité, les priorités s'imposent, les natures transparaissent. Il m'a semblé, pour revenir au deux premiers textes, que ces premiers personnages paternalistes et patriarcaux ne profitaient guère de ce bouleversement pour se remettre suffisamment en question. Peut-être ai-je lu trop vite ?
Sinon, comme dans Le Tueur souriant, me passionne le manque d'explication. On comprend le geste de Charles, mais on se raconte aisément qu'il aurait pu simplement casser la gueule du type et non le tuer. Le meurtre à proprement parler n'est pas réellement motivé. C'est ça qui nous évite le polar (genre, que, pour ma part, je méprise quelque peu) et nous fait basculer dans le constat, dans la crudité des âmes. Face à l'incompréhensible ou à l'excès, on peut enfin se poser des questions.
Chacun développe ainsi un propos à partir du meurtre mais le meurtre n'est pas si central : il permet surtout une affirmation personnelle. Cela devient presque une opportunité, comme dans Le Suicidé de Erdman où chacun veut que le suicide soit au nom de sa cause : quelqu'un a tué, il était proche de moi, j'ai donc la possibilité de mettre les choses à plat, le choc est grand et j'ai le droit de faire le point. Peut-être vois-je dans ces positionnements quelque chose de légèrement narcissique qui justifierait d'autant plus le titre.
Secrètement, je fantasme sur des dialogues entre les uns et les autres. Le texte tient tout seul mais à titre d'exercice, envisager comment ça parle entre eux me semblerait assez passionnant. Je ne pense pas à des règlements de compte, mais bien à la somme d'impossibilités et de non-dits qui accidenterait nécessairement ces échanges, avec, pour le spectateur, le caractère jouissif de savoir un peu ce qui se cache derrière.
Pour finir, j'aime la pichenette à la mère au travers du refus de Verlaine. Je me suis moi-même fait avoir par le stratagème maternel qui consiste à moraliser son fils avec de la poésie, et je me suis dit "saine lecture", comme un épais. J'aime Verlaine infiniment mais cette entreprise est idiote parce qu'elle trop simpliste et frontale. Là sont les limites de la libraire qui dévoile une nature moins subtile qu'elle ne se l'imagine. Le refus du fils de suivre les pas du Verlaine emprisonné est un coup de pied dans la fourmilière de la bien-pensance littéraire. Croire que lire un livre de poésie sauve au premier degré est une grande naïveté. C'est toi d'ailleurs qui m'a appris cela : l'art ne sauve pas le monde, il nourrit en revanche ceux qui peuvent le sauver. Idem ici : un recueil de Verlaine ne va pas pousser le fils sur le chemin du repentir, c'est une logique de curé. Si Verlaine a eu une montée mystique en prison, grand bien lui fasse, mais tous les prisonniers n'ont pas à se taper son recueil. Tout cela serait trop simple.


JMP
Comme tu le notes, “J'espère qu'on se souviendra de moi” est la phrase secrète que chaque personnage prononce muettement. Chacun en marquant son rapport au meurtrier, parle de lui-même, chaque prise de parole est un testament, la prise de parole ici vise moins à élucider le pourquoi du passage à l’acte, qu’à permettre à chaque personnage de mettre en valeur ce qui lui importe dans ce meurtre. La stupeur du père qui a un fils assassin, ce qui le singularise radicalement et lui fait dire que l'égalité n’existe pas ; L’insistance sur le sens du travail et l’admiration du patron devant la minutie et la ferveur du travail manuel que montre Carlo; la conjonction hasardeuse entre l’univers de livreur, le petit attentat de la portière et le gros attentat du coup de tournevis; la perte partielle du réel au profit de la littérature pour le mère; le refus de l’abdication et le désir de fuite chez Carlo, y compris une fuite loin du langage commun ; la découverte d’un autre monde pour l’épouse. Et l’idée que tout ce monde-là pourrait dialoguer est belle évidemment. Elle m’a tenté. Sébastien Bournac n’en voulait pas, il souhaitait s’en tenir à une radicalité évidente. Il craignait - je me suis rangé à son avis- que les dialogues intermédiaires ne diluent le propos, et fasse apparaître comme déséquilibrées les fortes prises de parole. Bref, il ne semblait pas opportun d’introduire le loup du « pourquoi ne pas tout faire en dialogue » dans la bergerie de la radicalité monologuée. (Si j’ose dire). Mieux valait faire coexister les univers de chaque personnage et confronter le spectateur à ses déclarations. Cela demande évidemment des acteurs et actrices costauds, c’est du travail d’acrobate sans filet. Rien à quoi se raccrocher. Le moindre ratage de texte se voit comme nez au milieu de la figure. Le moindre automatisme de jeu, c’est le naufrage. C’est évidemment à contre-courant des capacités d’écoute actuelles. Mais bon, c’est aussi ça le théâtre : jouer avec l’injouable. (Tant qu’on le peut encore !)


RC
Pour J'espère qu'on se souviendra de moi, je comprends la radicalité. Mon fantasme du dialogue vient certainement d'une envie de choquer les propos des personnages entre eux. J'écoute beaucoup les entretiens politiques de l'actualité et je suis toujours frappé d'entendre des politiciens affirmer certaines choses de façon péremptoire sans avoir d'opposition en face. Que dirait Bayrou face à ses détracteurs ? Que ferait Le Pen contredite en direct ? On présente beaucoup les propos, on les confronte peu. Tes personnages n'ont bien sûr pas à débattre de leurs idées : elles sont là et ne sont pas à discuter. Dans la notion de Testament que tu évoques, et dans le titre, il y a l'idée de mort. Pourtant aucun des personnages ne va mourir bientôt. Je vois cependant un mécanisme intéressant : la mort de l'autre est un révélateur, elle permet de se positionner, de se libérer, de changer son regard. Me semble-t-il, les propos des personnages, notamment isolés, sont plus clairs si le mort est non loin, si le cadavre qui provoque tout cela n'est pas une abstraction. En t'écrivant, j'entrevois le travail du plateau : comment ne pas oublier un seul instant qu'un type, même un sale type, est mort, et que sa mort permet ces mondes d'idées et de projets.

Juillet 2025

mercredi 17 juin 2026

À propos d'Il manque des chaises

Quel sens prend la vie quand voisinent côte à côte un peep show et une entreprise de pompes funèbres ?


RC
Voilà un texte qui est dans ma bibliothèque depuis des années mais que je n'avais jamais lu. C'est terriblement féroce et puissant. Très dur par moments, drôle aussi. Dans les deux sens d'ailleurs. Drôle parce qu'on peut rire mais également drôle parce qu'étrange. Les personnages ont l'air d'avoir tellement de rancœurs et de comptes à régler ; ils parlent, s'expriment, mais comment n'ont-ils pas réglé les choses plus tôt si parler est si aisé ? Bien sûr, il faut bien qu'il y ait théâtre, qu'il y ait parole, mais j'ai tendance à penser que le non-dit est au cœur des problématiques familiales. Or là, ils ont la langue facile. La pièce est une joute entre les uns et les autres. Des signes montrent des fragilités et des dérèglements comme le rhume de Lou qui me semblait anecdotique mais montre finalement une allergie à sa propre vie. Le personnage de Jerry est terrible. J'aime que la transidentité de Tom ne soit pas au cœur du sujet. Idem pour le métissage de Lou. Des sujets forts relégués au second plan. Somme toute la pièce ne dévoile pas de suite son propos et les choses viennent sur le tard. J'ignore si tu trouveras la comparaison pertinente mais à la lecture je vois des accointances avec certaines pièces d'Hanokh Lévin, notamment dans son rapport cru avec le sexe et la mort, la marchandisation des rapports, et mêmes les couplets chantés typiques de l'auteur israélien. Si je puis me permettre, le titre ne m'évoque pas grand-chose, il me semble anecdotique et ne rend pas justice à la hauteur de la proposition. En lisant le résumé et la liste des personnages, je m'attendais à une fête d'anniversaire un peu pépouze avec des disputes et des gobelets en carton. Du Piemme social, de la classe ouvrière. Bien sûr, contredit cette image le début de la quatrième de couverture "un bar de luxe florissant", mais bon... Le titre me raconte autre chose. La pièce a une force, une ampleur. Cette famille fait du business, elle gère une affaire. On est presque dans un soap opéra déjanté. Un Dallas douteux. Ça serait d'ailleurs assez intéressant avec une esthétique outrancière, un style feuilleton américain, la langue n'en ressortirait que mieux. Il est certain qu'il subsiste pour moi, à la première lecture, des zones d'opacité ; probablement car tu ne veux pas tout nous donner. Il faut composer avec les mots et projeter du jeu, c'est un texte qui nécessite une lecture active et créative. Par moments c'est très épique, autre part totalement dramatique. Des fois on touche presque au réalisme pour basculer dans la théâtralité juste après. C'est dense et riche. J'ai plusieurs autres adjectifs : c'est probablement l'un des textes les plus sombres, complexes, dérangeants que j'ai lu de toi. La partition pour les acteurs est passionnante et le spectateur vit certainement une expérience déstabilisante.

JMP
Et voilà encore une pièce que tu me remets en mémoire. Elle a été mise en scène à Bruxelles par Isabelle Pousseur dans le cadre d’une production du type Jeune théâtre national, qui existait à ce moment-là en Belgique. Mise en scène de qualité avec des jeunes acteurs et actrices sortis récemment de l’école. Mais la pièce en elle-même n’a fait aucun bruit et n’est plus ressortie nulle part depuis cette création. Je suis d’autant plus heureux qu’elle retienne ton attention. Ton intérêt me porte à la relire, j’en connais les grandes lignes, j’avoue que j’ai oublié le détail. Et sans doute est-ce un mauvais titre. Je me souviens que c’était un moment où m’intéressaient les titres insignifiants, j’avais trouvé très bien un titre de Lars Noren Bobby Fischer vit à Passadena, ça correspondait juste à une ligne dans une pièce qui n’avait rien à voir sur le fond avec le titre. A ce moment je trouvais les titres « signifiants » du type Les Mains sales ou Les Nègres ou En attendant Godot un peu datés, et j’ai filé dans la direction inverse. Une séduction trop passagère probablement. La référence à Hanokh Lévin est plus que pertinente. C’est un auteur que j’aime beaucoup, je l’avais découvert au Festival de théâtre contemporain de Pont-à-Mousson où je menais chaque année un atelier. Dans une programmation de soirée, j’avais assisté à la mise en lecture de Yaacobi et Leidental, une mise en lecture assez discutable d’ailleurs, où le rire nous avait plié en quatre, mais au détriment de la noirceur, ce dont je ne me suis aperçu que plus tard en lisant le texte et d’autres pièces de lui. (Par parenthèse, c’est souvent le travers des mises en lecture de Pont-à-Mousson. La virtuosité des acteurs et actrices de grand format confrontés au besoin d’emporter le public du festival et à des temps de travail extrêmement serrés font parfois déraper les textes dans la rigolade, masquant ainsi une certaine profondeur du propos, ce dont, je m’en souviens, des participants aux ateliers du matin pouvaient parfois se plaindre) Le mélange d’humour et de noirceur convient bien au théâtre, c’est une façon oxymorique de dire le monde, elle me stimule. Dans la même veine je peux citer aussi Tabori que je lisais beaucoup aussi à ce moment-là. Il a, comme Levin, une énorme capacité à provoquer le rire sur des sujets graves. (Connais-tu son œuvre ?) C’était aussi l’époque où le devenir marchandise du monde me frappait. Sexualité et marchandise traversaient déjà Commerce Gourmand, dans Il manque des chaises, j’ai ajouté la marchandisation de la mort, le thème est devenu plus directement central.

RC
La lecture publique crée parfois une distance avec le texte, notamment parce que le format pousse rarement l'équipe artistique à travailler sur les enjeux comme elle le ferait pour monter la pièce, et l'interprétation reste en surface. A contrario, peut-être te l'avais-je déjà raconté, j'avais organisé une lecture d'Eva, Gloria, Léa dans le XVe arrondissement pour un festival. J'avais travaillé le texte avec Jean à Nanterre donc je connaissais déjà les enjeux. J'embarque deux comédiens avec moi. Je dis le nom des personnages, le comédien fait tous les hommes, la comédienne toutes les femmes. À l'époque, j'intervenais dans une maison religieuse pour femmes handicapées dans l'arrondissement. C'est là qu'on fait notre lecture. Je décide de ne pas lire sur la scène mais sur la rampe d'accès pour les fauteuils le long du mur. Tout était étrange : le texte dans ce lieu, avec ce public, pour ce festival. À première vue, rien n'allait avec rien. Le lecture se passe, glaçante. Les résidentes sont ensuite enthousiastes. Elles ont perçu la violence et l'exclusion. Le directeur du festival vient me saluer après, il est tout troublé, comme s'il allait pleurer.- Ça vous a plu ?- pas trop... Il est choqué par le texte. Les résidentes, qui en ont vu d'autres, sont joyeuses. Je me dis "quel con !". En fait je crois qu'il voulait juste du gentillet.

Mai 2025

mercredi 10 juin 2026

Le théâtre est-il un coma ?


RC
Vu hier soir une comédie musicale canadienne où un personnage victime d'un accident de voiture tombe dans le coma, et son esprit se retrouve dans un pub avec des clients qui dansent et chantent. L'intrigue n'a rien de révolutionnaire, l'idée du coma ou du rêve pour situer une action et éventuellement justifier un monde fantaisiste est un procédé tarte-à-la-crèmiste. Il permet également de travailler sur l'initiation du personnage ou lui provoquer des révélations. Que ce soient les contrées étranges chez Shakespeare, les îles de Marivaux ou le rêve d'Alice chez Caroll, l'idée d'un ailleurs fantasmé, rêvé ou cauchemardé nous taraude. Je pense depuis longtemps que si Homère fait raconter à Ulysse une grande partie de son périple aux Phéaciens, si on passe si radicalement sur plusieurs chants du "il" au "je", c'est parce qu'Ulysse a rêvé tout cela. Et cette théorie n'empêche pas l'intérêt symbolique et initiatique des aventures contées. Mais quelque chose m'a questionné dans le spectacle d'hier : plusieurs chansons assumaient le spectateur, et notamment voulaient inclure le public dans l'illusion du pub avant même qu'il soit question du personnage comateux. Dans La Nuit des Rois, la première scène se passe chez Orsino, donnant à l'Illyrie une existence propre, écartant l'idée que tout cela ne serait qu'un songe de Viola (J'ai pourtant pris le parti d'inverser les deux premières scènes pour que le public puisse se raconter cette version du songe). L'idée serait donc que le public fait partie du rêve ou du coma. Le théâtre est d'ailleurs comme un songe ou une perte momentanée de "connaissance" (il y aurait beaucoup à dire sur ce terme), c'est-à-dire d'accès au monde réel : on nous met dans une salle dans le noir et on nous fait voir des mensonges, des jeux, des histoires. Le théâtre n'est-il pas une forme de coma artificiel ? Un rêve provoqué ? On nous parle de paradis artificiels, que les drogues nous emmènent ailleurs, provoquent des sensations... comme un concert ou une représentation théâtrale ? Hier le public était déchainé, comme ivre ou fou. Et l'alcool ? Et le vin ? N'est-ce pas Dionysos qui mêle l'ivresse avec le théâtre ? Un état second, une vie rêvée ? Le théâtre n'est-il pas ce coma, ce paradis artificiel qui nous shoote ? Ce que j'aime dans cette idée, c'est la radicalité : parler de coma, c'est toucher à un état du penser, c'est inciter le spectateur à regarder autrement. Je sais que la salle noire et silencieuse reste une invention récente dans l'histoire millénaire du théâtre mais il me semble que ça va justement dans ce sens, que le théâtre est un temps plus d'introspection que de société. Même si cela ne nous fait pas oublier les autres spectateurs, on oublie peut-être le monde extérieur le temps de la représentation. On retrouve d'ailleurs en sortant cet instant de réadaptation, comme au sortir du sommeil.

JMP
Le théâtre est un ailleurs, c’est sûr. Plus exactement un lieu où on joue à se croire ailleurs, un ailleurs où l’on sait que les conséquences des actes sont suspendues, l’autre scène dit Freud, ce lieu fonctionnant sur le mode de la dénégation. Je sais bien que je suis au théâtre donc ce que je vois n’est pas réel comme dans la réalité, mais j’y crois quand même, comme si c’était la réalité. Croyance d’un instant, croyance singulière. Pas la foi qui soulève les montagnes. Pas une croyance issue d’une parole révélée. Une croyance construite à vue, en toute connaissance de cause. Ce « croire » spécifique me touche. Pour moi ce n’est pas un état d’inconscience, comme peut l’être le rêve. Ou dans un état d’oubli de ma réalité de spectateur. Quand le plateau essaie de m’embarquer dans une participation à l’action, je dis stop, je ne participerai pas à ce jeu-là parce que je n’aime pas qu’on décide pour moi de ce que je dois faire. En d’autres termes, un théâtre qui nie la coupure entre le plateau et la salle, qui me fictionnalise sans me demander mon avis suscite ma méfiance. Je veux rester dans l’entre-deux, je ne souhaite pas que le plateau m’instrumentalise en me mettant sur le dos un rôle dont on ne m’a rien dit. L’idée du happening m’a toujours déplu. L’idée qu’on est tous embarqué dans le même bateau. Non. Dans un happening, acteurs et spectateurs ne sont pas sur pied d’égalité. Le promoteur du happening sait qu’il va en faire un, il a investi un lieu, il a prévenu que quelque chose se passerait, il sait quel sera son protocole, même s’il en ignore les effets. Il a donc une avance sur moi : pas d’égalité, seulement une illusion d’égalité. Donc domine chez moi l’idée que l’ailleurs n’est un « bon ailleurs » que s’il y a de « l’ici ». Le bon ailleurs a lieu quand il empêche l’ici de se refermer sur lui-même, de faire clôture. Mais quand l’ailleurs me fait oublier l’ici, quelque chose me dérange. Sans doute cela témoigne-t-il chez moi d’un refus de lâcher prise. Il est vrai que j’ai peu à voir avec des catégories mentales comme l’émerveillement. Je traîne en permanence un fond de scepticisme qui empêche la déprise complète.

RC
Je partage ton sentiment sur le happening. Le théâtre par surprise me déplaît, il est comme une activité imprévue qu'on te force à faire alors que tu n'en as aucune envie ou que ce n'est pas du tout le moment. Mais pour ce qui est du rapport de conscience ou de distance pendant la représentation, je crois que nous ne sommes pas toi et moi les spectateurs-types ni même les spectateurs favoris des comédiens. Je suis souvent allé au théâtre avec des proches qui sont sortis comme envoûtés alors que j'étais tiède. Notre rapport averti à la représentation forme de fait un réseau de commentaires et de questionnements qui nous éloignent du potentiel émerveillement, un peu comme si nous étions à un spectacle de prestidigitation dont nous connaissons les trucs : il nous faut peut-être un effort pour nous émerveiller. Voire nous ne souhaitons pas nous émerveiller. Cela ne veut pas dire que nous n'apprécions pas, cela signifie que notre niveau d'appréciation est ailleurs. En ce qui concerne ton lâcher-prise, je crois bien que c'est la première fois que tu m'écris sur ce genre de considération. Est-ce à dire que tu ne ressens rien ? Certainement non. Est-ce que tu pointes que tu es un spectateur difficile ? Ou peu coopératif ? Je n'en suis pas sûr. Exigeant ? Certainement, mais outre le fait que je n'aime pas trop ce terme (qui est, somme toute, très relatif), je crois que tu sais écouter un spectacle, c'est-à-dire que tu regardes toutes les dimensions, pèses les éléments, les laisses résonner. C'est comme cela que n'importe quel spectacle peut susciter ton attention (certains moins que d'autres, je me doute) car tu sauras en dire quelque chose. Et nous avons tous deux pointé par le passé les intérêts des spectacles "nuls", "ratés", etc. J'ai beaucoup réfléchi sur des spectacles où je me suis ennuyé, où j'ai été en colère, où j'ai trouvé le tout ampoulé ou minable. Parfois on en tire autant que devant un travail qui nous subjugue. Pour revenir à toi et à ton non-rapport à l'émerveillement, je dois dire que cela m'intéresse. À titre personnel, je me considère comme impressionnable selon le contexte. Je te parlais d'une comédie musicale vue vendredi, j'ai été impressionné par la proposition mais dans le cadre d'une comédie musicale à l'américaine, c'est-à-dire une catégorie de spectacle qui est loin d'être ma favorite. Je saurais aussi bien pointer les faiblesses de ce genre de propositions, ou mon désintérêt général pour des éléments qui m'ont pourtant particulièrement plu au présent de la représentation (exemple : la qualité des chorégraphies, leur capacité à s'arrêter net, à mourir en un instant de rupture). Aussi, et comme nous sommes faits de paradoxes, je vois entre la théorie et la pratique un renversement possible, une opposition probable. Je peux être contre un certain type de propositions mais me laisser happer. Idem je reconnais les qualités indéniables d'une autre mais je reste en distance. J'accepte de faire la différence entre mon penser et mon ressenti. De ton côté, tu pointes un mécanisme qui a l'air constant : est-ce vrai ? Et depuis toujours ?

JMP
Il est probable que la capacité d’émerveillement diminue avec l’âge qui avance. On a vu beaucoup de choses ; à ces choses vues sont attachés des affects, des émotions, des regrets, des joies, et tous ces éléments mémoriels parasitent le surgissement des émerveillements nouveaux. Mais chez moi, la faible capacité d’émerveillement remonte à loin, c’est une affaire familiale, là d’où je viens on ne se réjouit jamais trop vite. J’ai longtemps cru que l’affaire était seulement familiale jusqu’au moment où j’ai constaté qu’elle était liée aussi à une situation sociale. Ce constat je l’ai fait en parlant avec un des frères Dardenne (je les connais bien tous les deux, on vient du même endroit (Seraing) et on est issu en gros du même milieu social). Et un jour qu’on parlait du fait de se réjouir, Jean-Pierre, faisant allusion à nos parents respectifs, a dit en substance que chez eux, une réjouissance était quasi toujours suivie d’un 'on ne sait jamais'. ('Pourvu que ça dure', disait déjà -dit-on- la mère de Napoléon) Tout va bien, mais on sait que tout pourrait tourner mal. Perdre son travail par exemple, ne plus pouvoir se loger correctement, tomber gravement malade, avoir un accident du travail, tomber en dettes, se mettre à boire… J’ai donc été élevé dans un pessimisme social où il ne faut jamais se réjouir trop vite et jamais totalement. C’est probablement pour ça qu’un ratage peut me désoler, mais ne me surprend pas : je l’ai toujours déjà prévu. Le ratage n’est pas la conclusion négative d’une situation, c’est sa donnée de base. À laquelle il faut échapper. Traduit en langage social, ça veut dire : tu es né dans un milieu ouvrier, si tu ne veux pas reproduire la vie de ton père, tu as intérêt à te bouger le cul. Et quand ce sera fait, il y aura d’autres ratages en vue qui demanderont d'autres efforts pour les éviter. Mais le spectre du ratage sera toujours là. Qui l’oublie sera éminemment vulnérable. Mon père a tout fait pour que je ne reproduise pas son ratage social. Le ratage a été évité, mais sa possibilité rôde toujours. Le pessimisme n’est donc pas seulement une affaire de tempérament, ses racines plongent au cœur de la société. L’émerveillement est donc chez moi une donnée de l’esprit, pas un élan du cœur. Et l’esprit est plus difficile à duper que le cœur. C’est pour ça probablement que je ne fais pas bon ménage avec les ravis de la crèche, qu’elle soit politique ou artistique. Et malgré ce que je viens de dire, je connais aussi des gens chez qui la capacité d’émerveillement est intacte et qui ne sont ni dupes ni aveugles pour autant. Capables d’émerveillement pour de petites choses comme pour des grandes, sans ignorer le ratage, mais capables aussi de le mettre entre parenthèses, de le suspendre. Tempérament, soubassement social ?????????????

Avril 2025

mercredi 3 juin 2026

À propos de Chaos manager

Au petit matin une femme de ménage et une cadre supérieure font connaissance dans les bureaux de l’entreprise. Tout semble les opposer : l’une rêve de réincarnation, l’autre de management by wandering around. Une macabre découverte mettra fin à leurs échanges.


RC
Commencé la pièce cette nuit et fini à l'instant. C'est étonnant de dynamisme et de décalage. Au résumé, on s'attend à un texte social hyper réaliste sous la lumière des néons. Au lieu de cela, on découvre un duo coloré infiniment théâtral. La langue nous happe, on voyage. Les actrices doivent s'amuser comme des folles à jouer les équilibristes entre la situation très concrète et la poétique loufoque des mots. C'est drôle, joyeux, pétillant. Mais ça grince aussi, c'est féroce. J'adore le meurtre, le corps découpé, l'anthropophagie finale. La vache sacrée, ça me parle, tu t'en doutes. J'adore le caoutchouc-personnage, l'allusion à l'auteur, l'adresse au public. C'est du théâtre, épique par moments, qui bouillonne, qui s'amuse, qui s'en balance du naturalisme. Tout cela pour traiter un sujet grave, terrible. La folie économique et managériale. Une pièce à prescrire à tous les licenciés, burn-outés, mis-au-placardisés. Je retrouve ta virtuosité pour les duos après Cul et chemise et Reines de pique. Et puis tu évites l'écueil du boulot gris, de la déprime du quartier des affaires. Lala n'a pas mal au dos, Jennifer n'est pas neurasthénique. Bref, c'est enthousiasmant ! Je brûle d'en savoir plus ! Pourquoi ? Comment ?

JMP
Au départ, il y a une émission de télé sur les cadres d’entreprise et le jargon. L’idée alors me vient d’écrire quelque chose sur le monde des affaires. Je cherche une situation de départ et des personnages. Une cadre et une femme de ménage qui se croisent parce que l’une a travaillé tard et l’autre arrive tôt. Jusque-là, ce n’est pas trop difficile. Mais rapidement je vois l’écueil. Comme pour Dialogue d’un chien, je dois trouver une forme de décalage si je ne veux pas me retrouver à écrire un lourd machin sociologique. J’embraye alors sur l’idée d’une femme de ménage atypique : dans son langage, dans ses comportements. Une espèce de décalée, mélange de naïveté et de rouerie. Au début ça coince, jusqu’au moment où je prends son décalage au sérieux. Ça se décale quand je lui donne un commerce avec les objets, Le soldat Schweyk de Hasek/Brecht est un peu son parent. Elle est à côté de ses pompes, mais c’est un à-côté qui lui donne de la lucidité. En tout cas, c’est un être de ruse comme peuvent l’utiliser les êtres dominés. Déplacer l’affrontement, ne pas comprendre ou faire semblant de ne pas comprendre, tirer la logique du côté de l’illogique, être incongru, faire rebondir l’argumentation à un endroit où elle n’a plus sa pertinence, faire de la surdité une arme, bref la ruse. Reste la cadre. Elle ne peut pas avoir non plus un discours parfaitement rationnel, elle doit elle aussi avoir sa part d’irrationalité. Je n’ai pas immédiatement trouvé comment faire ça. J’ai alors cherché à lui créer un mystère qui sous-tende ses comportements. J'opte pour l’idée qu’elle a été licenciée, qu’on l’apprend à la fin. C’est dramaturgiquement correct, mais ça n’engendre pas une fin théâtralement forte. Ça arrive in fine comme un renseignement informatif et puis voilà. Il fallait chercher encore. L’idée est alors venue de l’assassinat de Riclet et du cannibalisme. Pousser la logique de la concurrence mortifère jusqu’au bout, faire voir la rationalité entrepreneuriale comme habitée d’une folie meurtrière. Et du coup, il me fallait aussi développer une certaine "méchanceté non voulue mais méchanceté quand même" chez Lala. La langue pose évidemment là-dessus un ton de comédie, ce qui, comme nous l’avons souvent dit, ne signifie pas que les actrices doivent faire les comiques, mais incarner la langue de façon à ce que le rire arrive, s’il doit arriver - par le biais des spectateurs.

Avril 2025

À propos de Rien d'officiel

Cinq pièces de Shakespeare sont racontées par un personnage secondaire de la pièce ou un personnage inventé. Hamlet : Horatio dans un TGV q...