Dans cette pièce de Jean-Luc Lagarce, une artiste de music-hall sur le retour raconte sa carrière difficile dans des établissements miteux. Sans animosité ni douce nostalgie, son récit tente de rendre compte de ce qu’était son quotidien avec ses boys.
RC
Vu Music-hall de Lagarce au Studio-Théâtre de la Comédie-Française ce soir. J'ai été bouleversé. Par le spectacle d'abord, bien que je connaissais déjà la pièce. Une belle proposition de la Fille entourée de ses Boys d'abord en infirmiers, comme si elle était démente et prenait ses soignants pour ses ex-partenaires de scènes. Et ça mutait; les rideaux blancs de l'asile psychiatrique devenaient des voiles du show du trio, mais surtout la possibilité d'apparaître et de disparaître, comme si les corps n'étaient que des rêves brumeux ou des souvenirs jaillissants. Mais ce n'est pas la proposition qui m'a le plus frappé. L'interprète, Françoise Gillard, sociétaire du Français, jouait Henriette dans Les Femmes Savantes il y a 21 ans, quand je l'ai vu à la Salle Richelieu. Cela faisait quatre ans que je jouais des pièces dans un atelier mais c'est en la voyant sur le plateau que j'ai su que de théâtre il serait question pour très longtemps. Et la voyant ce soir, à la fois éternellement jeune mais tout de même un peu marquée, un peu abîmée, maigre et triste, j'ai réalisé que je n'avais plus les 15 ans que j'avais devant Henriette. Ni même 20. Ni même 30. Et j'écoutais le texte, la langue lagarcienne, l'épique épanorthose permanente. Et j'ai pensé à un petit groupe d'élèves que je suis depuis leur 13 ans et qui en ont maintenant 20. Deux d'entre eux étudient le théâtre, et bien qu'ils aient vu de nombreux spectacles depuis trois ans (disons deux, covid oblige) ils ne sont jamais allés à la Comédie-Française. Ni à l'Odéon. Ni à la Colline. Ces lieux où j'ai tant frissonné, tant découvert et tant appris. Ils vont ailleurs. Voir d'autres choses. Alors ce soir, en voyant Gillard jouer les vieilles artistes démentes, en écoutant Lagarce mort il y a 25 ans, en repensant à mes élèves qui n'ont pas vu, ne verront pas cela, je me suis rendu compte que c'était terminé. Lagarce est formidable, certes, mais déjà ringard. La jeunesse ne va plus le voir. Ils vont voir autre chose : des écritures de plateau, des spectacles hybrides qui mêlent danse, théâtre et marionnettes, des adaptations de romans. Moi qui ai vu tant de Molière, de Koltès, de Racine, de Marivaux, de Genet. Ils voient autre chose. La jeunesse a certainement toujours raison. Ce soir je me suis senti vieux, face à un théâtre vieux. Gillard est magnifique, Lagarce me bouleverse, mais c'est du passé tout ça. C'est fini. Ça n'intéresse plus personne de faire du théâtre comme cela. Les institutions s'accrochent mais il suffit de voir où les professeurs de théâtre envoient leurs élèves pour savoir où ça se passe. Et ce n'est plus dans ces endroits où mes professeurs m'ont envoyé. Mes repères sautent, il faut prendre une décision. M'accrocher à ce que j'ai appris, décortiqué et tant aimé. Ou plonger la tête en avant dans les propositions hybrides qui certes m'intéressent mais dont je me méfie. J'ai toujours pensé que le texte, et notamment la parole, était la force la plus durable, juste et passionnante du théâtre. Je ne nie pas les autres entrées artistiques, mais que je sache, c'est le texte qui reste, c'est cette matière qui s'arrête dans le temps et qu'on cherche à reconvoquer éternellement au présent. Je ne t'écrirais pas ce message à cette heure si je pensais que le texte était secondaire. Peut-être que je me trompe, que ça reviendra, que Lagarce sera de nouveau le témoin du présent. Peut-être que ce n'était pas le texte mais le spectacle, mais Gillard qui sont dépassés, que j'ai trop voulu qu'elle soit merveilleuse et que ce n'est pas le cas. Toujours est-il que j'ai ressenti ce soir un grand malaise, une contradiction tout à fait déconcertante : un grand plaisir et une grande désillusion tout à la fois. Il m'a semblé que te le partager, que le soumettre au dialogue, me permettrait d'y voir plus clair, d'apaiser ce paradoxe... Ou de l'assumer joyeusement !
JMP
Le temps nous arrache à nous-mêmes, nous ressentons toujours avec tristesse que ce qui nous a passionné n’est pour les plus jeunes qu’un objet de curiosité polie, - ou pire, l’indifférence n’étant pas loin. J’ai ressenti cette piqure avec Brecht. Dans mon enseignement à l’Insas j’ai toujours parlé de lui comme d’un vivant, comme d’un homme de théâtre qui nous concernait aujourd’hui. J’avais l’impression de mettre à disposition des étudiants une panoplie d’outils performants et un capital d’intelligence scénique qui leur seraient utiles pour le futur. Jusqu’au jour où, le temps aidant, je me suis rendu compte qu’ils m’écoutaient, certes poliment et même avec intérêt, mais avec la politesse et l’intérêt qu’on peut porter à un exposé sur Goethe ou sur Schiller. Brecht était devenu un monument de la culture que l’on visite si on a le temps, mais qui ne concerne plus la vie quotidienne ou la vitalité du théâtre. Et je crois bien qu’il en advient de même pour Müller, pour Fassbinder, pour Horvath, pour Wedekind. Le temps est plus fort que nous. Je me souviens encore d’une prof à l’université de Liège dans les années 60, qui nous bassinait avec Anouilh et Giraudoux quand nous ne jurions que par Brecht. Un jour, elle m’a dit qu’elle n’aimait toujours pas le théâtre de Brecht, mais qu’elle n’arrivait plus non plus à aimer Anouilh ou Giraudoux comme avant. Elle était à la fois lucide et nostalgique. Et là, tout récemment, j’ai voulu regarder des films de Fellini, un cinéaste que j’aime infiniment. Qu’est-ce que Ginger et Fred, sinon le constat qu’un certain cinéma est mort, tué par la télévision. Et dans Intervista, il y a cette image bouleversante de Mastroianni vieux, costumé en meneur de revue un peu ridicule, qui danse avec Anita Ekberg vieillie, épaisse, reprise combien émouvante de leur danse quand ils étaient jeunes, dans La Dolce Vita. Ainsi Fellini a-t-il voulu faire œuvre de sa déception: c’est une voie à suivre.
Juillet 2021