mercredi 8 avril 2026

À propos de Partie carrée

Une femme qui regarde le tableau de Watteau intitulé Partie carrée franchit le cadre et entre en dialogue avec les personnages du tableau.


RC
Lu Partie carrée. Il se passe une chose étonnante avec ce texte : j’adhère à tout mais j’ai du mal à lire en continu, à me passionner pour les détails, les nuances. Pourtant, je trouve le propos très juste, la mise en abîme très intelligente, les dialogues malins. Ce texte désacralise la peinture tout en lui donnant paradoxalement une place plus importante encore, car il la rend vivante. Mais alors, pourquoi la lecture m’a-t-elle paru ardue ? Le sujet ne me paraît-il pas essentiel, crucial ou urgent ? Peut-être. Pourtant, je ne suis guère client des textes qui doivent coller nécessairement à une problématique d’actualité. De plus, et c’est là l’ironie de la chose, le travail de Watteau et ces scènes de personnages en milieux sylvestres sont la continuité du thème très français de la Pastorale, genre tout à fait intéressant qui constitue une alternative à la sacro-sainte binarité Tragédie-Comédie, comme le Drame Satyrique dans le théâtre grec. Mais alors, pourquoi cette difficulté de lecture ? Peut-être m’a-t-il semblé que ton texte se voulait une fantaisie théâtrale, un acte esthétique, un amusement. Peut-être que toi-même n’as-tu pas voulu y mettre d’urgence ni de gravité car tu étais d’humeur badine… Je t’écris cela en étant tout de même conscient des propos importants que tu tiens dans ce texte, sur l’être et le personnage, sur le rôle social, sur la mise en abîme. J’ai donc un grand intérêt pour ce que tu partages mais une envie de survoler, comme si je savais déjà de quoi tu parlais. Ce texte a-t-il une valeur d’initiation et ces problématiques me sont connues depuis suffisamment longtemps pour que, tout en y adhérant, je ne souhaite pas m’y attarder ? Je me suis d’ailleurs dit qu’il faudrait le partager à des adolescents, qu’il a une force pédagogique certaine pour aborder le rapport à l’art et qu’il y aurait un grand intérêt à l’étudier au lycée… Voilà. Plutôt que de taire ma contradiction, j’ai préféré te la partager. Pour ce qui est de la construction chorale, cela fonctionne d’autant plus que le groupe de départ peut se distribuer les personnages, jouer à jouer, et mettre en abîme à l’infini. Il y a d’ailleurs un projet scénographique passionnant à trouver, peut-être un moyen de rentrer dans le tableau, avec un système de toiles peintes qui reproduisent la forêt et descendraient des cintres. Ou une multiplicité de projections vidéos.

JMP
Partie carrée est l’écriture de mon fantasme : entrer dans la peinture. J’ai avec la peinture un rapport primaire, non cultivé. Je ne connais rien en peinture sinon quelques tableaux, des dates, mais je n’ai pas de savoir spécifique. Mon seul moteur devant une peinture est d’y entrer… d’être dans le tableau. Je ne sais pas d’où ça vient, ni pourquoi c’est comme ça. Mais je ressens très fort cet appel. Il y a déjà de ça dans Laura Wilson. C’est une façon sans doute d’être un autre dans un autre temps. Et j’ai voulu avancer un peu dans ce fantasme, voyager en peinture, susciter des rencontres impossibles. Jouer avec le tableau comme un enfant s’approprie un jouet. C’est donc un texte peu contrôlé, un peu fourre-tout, peut-être un peu artificiel aussi, trop voulu probablement. Mais tel quel il traduit mon besoin d’explorer pour moi-même le continent de l’art pictural. Et je n’ai que ça à dire : que je voudrais en être, ce qui je te l’accorde volontiers, relève plus de ma fantaisie que d’une forte nécessité. D’ailleurs ce texte pourrait-il fonctionner à la scène ? Il faudrait sans doute envisager de le refaçonner à partir des exigences de plateau. Et franchement, plus encore qu’avec d’autres textes, je ne me suis soucié de sa représentation possible. Disons que Partie carrée, c’est ma récréation.

RC
Exactement, c’est une récréation, et ma proposition de l’aborder avec des scolaires est la preuve, je pense, qu’il y a quelque chose de juvénile dans le texte. Et d’ailleurs, malgré ce que j’ai dit sur sa lecture, et contrairement à ce que tu as l’air de penser, je crois qu’il est particulièrement efficace au plateau, que l’écriture en est fondamentalement scénique. Et mes quelques visions scénographiques y font échos : ce texte a quelque chose d'immédiat pour la scène et me semble très accessible s’il est mis en voix et en espace. Peut-être y a-t-il là ce que je pourrais appeler le « Syndrome Feydeau » : une écriture parfois difficile à lire parce que totalement construite pour épouser le vivant du jeu. C’est étonnant car aucun des autres textes polyphoniques ou passages de ce genre que j’ai pu lire de toi ne m’avaient fait cet effet contradictoire où la lecture est difficile mais le plateau me semble évident. Peut-être également que ton regard très primaire et instinctif sur la peinture y est pour beaucoup. Tu n’as pas une démarche de spécialiste, ce n’est pas intellectuel ; ton rapport à la peinture se ressent dans le texte, et c’est ça qui rend probablement le plateau si évident et attrayant. La pièce n’est en rien une conférence sur le tableau, c’est un jeu de théâtre et peu importe ce qu’en dirait un historien de l’art… Ceci dit, je ne pense pas qu’il dirait que tu n’as rien compris au tableau : il aurait simplement d’autres éléments, peut-être plus scientifiques et historiques, qui compléteraient ta vision plus instinctive. J’ai quelques connaissances en peinture mais cela reste embryonnaire. Je regarde d’abord ce que les tableaux me font et je sais très rapidement si un tableau m’intéresse ou non. J’ignore si cela te fait cela aussi, mais les premières secondes sont décisives. De même pour la lecture, je sais très vite si l’écriture me parle ou pas, c’est entièrement instinctif.

JMP
Oui, il y a une difficulté de lecture de ce type de textes, parce qu’en fait ils sont moins faits pour être lus que pour être dits. Si on lit ces textes à haute voix (comme il faudrait toujours lire le théâtre, d’ailleurs !), ils deviennent vite évidents. Le flou que j’avais - que j’ai moins après avoir lu ce que tu en dis - tient probablement à cette idée de récréation, comme si je me mettais mentalement en récréation du théâtre lui-même. Comme si j’étais tellement entré dans la peinture que le théâtre m’apparaissait lointain. Et je suis d’accord sur l’adjectif « juvénile », il y a quelque chose de ça dans le texte parce que paradoxalement il n’a rien de « culturel » alors que c’est probablement mon sujet d’écriture le plus culturel. Convoquer Watteau pour un voyage en peinture : quoi de plus culturel ! Mais dans ce voyage la place de l’intuition est forte. Je partage ton avis : quelque chose me retient (ou pas) dans un tableau, dans une écriture, ça va très vite, pas besoin de scruter le tableau centimètre carré par centimètre carré. Ni de lire de multiples pages. Le sentiment de la rencontre est vite présent.

Février 2023

À propos de Partie carrée

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