En préfaçant son drame Cromwell, Victor Hugo se prend à raconter sa vision de l’Histoire de la littérature et à définir les enjeux du romantisme dont il se revendique pleinement.
RC
Lu ces deux jours la Préface de Cromwell. J'avais vu des extraits il y a longtemps à l'université mais j'étais resté assez distant de l'affaire, car je me concentrais sur D'Aubignac et le XVIIe à l'époque. Il faut avouer que lire Hugo est un plaisir rare. La langue est superbe, et même une préface est une friandise. Cependant, il y partage ce qu'il voudrait nous faire peut-être passer pour un constat, mais qui me semble, bien que non dénué d'intérêt, être surtout une vision romanesque de l'Histoire de la poésie dramatique. C'est la seconde fois que je reconnais en Hugo un talent formidable et un certain manque d'objectivité tout à la fois. Il y a des années, j'avais lu un mot de lui sur Eschyle, et il m'avait semblé que sa vision toute romantique du poète grec plongeait ce dernier dans un fantasme hugolien, savoureux mais erroné. Son élan lyrique avait certainement marqué les esprits et Eschyle s'est peut-être trouvé frustré durablement de sa concrétude au profit d'une solennité vaporeuse que lui trouvait Victor. Ici, dans la préface, je ressens la même chose. Hugo ne raconte pas n'importe quoi, cela va sans dire, mais il veut étiqueter, catégoriser, réduire les textes et les auteurs à une sorte de schéma très prononcé de son cru. Il tombe dans le panneau des âges (d'or, d'argent, de bronze) sans l'assumer tout à fait. Il sait, fort heureusement, nuancer son propos et reconnaître que chaque époque use de tous les genres, bien qu'il en ait attribué un principalement à chacune. Mais tout de même. Il fait l'impasse sur la littérature médiévale, résume des siècles à quelques auteurs phares. Peut-être qu'en 1827 on n'avait pas retrouvé certaines œuvres que le XXe siècle exhumera. Peut-être également que Hugo se voit obligé de schématiser son propos pour éviter une préface trop longue. Toujours est-il que je suis à la fois subjugué et interloqué par ce texte. Il réconcilie les textes baroques et classiques en précisant que l'unité d'action n'empêche pas des actions secondaires ; merci à lui. Il attaque la rigidité des classiques sur les unités de temps et de lieu, quand je crois pour ma part que cette contrainte donne à ce théâtre, n'en déplaise aux lettrés de cette époque, un caractère presque invraisemblable qui le décorrèle d'un trop grand naturalisme. Inversement, Hugo protège l'alexandrin, en lui conférant une vertu strictement artistique et non réaliste justement. Il fait par ailleurs l'éloge du local, il admire les détails historiques ou géographiques glanés par l'auteur pour rendre son drame plus saisissant. Totor n'est pas à un paradoxe près. J'ai tout de même follement apprécié de retrouver toute la dynamique bien célèbre de tissage du sublime avec le grotesque : en assumant bien plus que leurs aînés cette hétérogénéité, les romantiques ont ouvert la voix à la modernité, refusant l'éternel clivage aristotélicien. Peut-être que tu trouveras mon enthousiasme trop scolaire et que tout cela te semble trop évident pour être souligné, mais je suis toujours euphorique quand je me replonge dans les textes. Comme tu le sais, je ne suis pas un grand lecteur. Lire est une épreuve, une lutte contre ma déconcentration vicieuse, ma nature propre à rêvasser. Aussi, j'ai du plaisir à me replonger dans des textes dans lesquels j'ai quelques repères, ils m'accrochent plus aisément. Par ailleurs, je vais travailler sur le romantisme cette saison avec mes élèves, et je suis preneur de ta vision, quelle qu'elle soit, sur le mouvement et ses œuvres. Il ne me semble pas que ce soit une période dont tu parles beaucoup dans tes notes et textes théoriques.
JMP
À la question “quel est le plus grand écrivain français”, quelqu’un un jour (je ne sais plus qui) a répondu “Victor Hugo, hélas !” On ne peut en effet qu’être frappé d’admiration devant la capacité langagière de Victor. Et excédé de la façon dont il tire à lui la couverture, sa manière à lui d’être hyperbolique. Je n’arrive pas, ne suis jamais arrivé à le lire de la première à la dernière page. Je bute sur le « trop ». Ce qui pousse évidemment dans la préface de Cromwell, c’est Shakespeare, la liberté Shakespeare, l’outrance Shakespeare. La dramaturgie classique française a quelque chose d’admirable, mais au XIXe, elle ne va pas dans le sens de l’histoire, qui découvre l’homme concret derrière le concept d’Homme abstrait, avec la majuscule. Plus proches historiquement de Shakespeare (et pour certains comme Lessing excédé par la domination culturelle de la France), les Allemands ont plus facilement franchi le pas que les Français : Lenz, Kleist, Büchner, le Goethe du second Faust sortent du modèle, font le pas sans avoir besoin de préface. Là où Hugo fait sa révolution par l’histoire interposée, les autres vont directement au contemporain. (Avis à nuancer, je sais). Mais quand même, voir comment Büchner vers 1830, dans Léonce et Léna se moque du romantisme ! C’est du Musset travesti. Du romantisme français au théâtre que peut-on sauver ? Lorenzaccio, peut-être. Mais les autres Musset ? Curieux de voir comment la lecture de Marivaux a pu être renouvelée en passant d’une version « élégance et chic français » à un version « cruauté et noirceur » avec Chéreau ou Stein, notamment. Avec Musset, ça ne s’est pas passé. On ne badine pas avec l’amour est charmant et un peu triste, mais ça ne réveille pas les morts. Le Chatterton de Vigny est estimable, mais ça reste assez muséal. Et pour le reste quoi ? Hugo ? Dumas ? (peut-être Kean dans l’adaptation de Sartre, mais c’est bavard). Donc, je doute. Le romantisme tardif de Rostand avec Cyrano ? Mais qu’est-ce que Cyrano face à L’Échange de Claudel ou au Ubu de Jarry? (Les trois écrits aux mêmes dates à peu de chose près). Rien dans Cyrano ne correspond à la France où la pièce est écrite. Ce n’est plus que la France telle qu’elle se rêve, telle qu’elle se voit, telle elle voudrait s’aimer, telle qu’aveuglée, elle mettra un siècle à prendra conscience de son déclin. Jamais la porte du théâtre n’a été aussi brillamment refermée sur le réel qu’avec Cyrano. Usage de la langue (et de son brio) pour se mentir.
RC
Pour Hugo et les romantiques français, je suis d'accord. Les allemands ont su se libérer bien plus vite que nous des règles. Et Hugo est une pâtisserie délicieuse mais potentiellement écœurante. J'avoue avoir un faible pour son romanesque outrancier, pour des textes qui pourtant vieillissent un peu comme Hernani. De là à trouver l'urgence de les monter... Musset me subjugue par le ciselage de ses dialogues, sa finesse d'observation. On ne badine pas avec l'amour est un sommet du genre. Mais tout cela manque peut-être d'irrationnel, d'instabilité. Büchner est un romantique-anti-romantique formidable. Léonce et Léna m'a toujours enchanté dans sa capacité à être le paroxysme et la parodie de la chose tout à la fois. Je l'ai monté avec une poignée de lycéen dont Raphaël que tu as rencontré. On n'est pas sérieux quand on a 17 ans, mais on peut en avoir dans le ciboulot et dans les tripes. Ils ont pris Büchner comme il était : un excessif et un moqueur. Ils ont joué, ils ont été bouleversés, ils se sont moqués. Un de mes plus beaux souvenirs d'atelier. Avec la troupe qui a monté Métro 4, nous travaillerons sur les manuscrits de Woyzeck. L'excellente édition de Besson et Jourdheuil (dont j'ai eu l'honneur d'être l'élève il y a vingt ans) rassemble leur version mais aussi les manuscrits traduits tels que Büchner les a laissés, avec même certains termes barrés et remplacés. Avec l'équipe, nous allons lire tout cela et en proposer une version. Je fantasme sur une intégrale DES manuscrits en faisant coexister les différentes versions de certaines scènes. Je prévois aussi la possibilité d'ajouter des séquences. Mais je me refuse à prendre des décisions trop tôt, je veux toujours me laisser surprendre par l'équipe : ils découvrent, proposent avec leur regard neuf. Pour les "petits ateliers", je prévois des extraits. Je vais probablement faire travailler la grande scène de Camille/Perdican avec trois Camille(s) et trois Perdican(s). J'ai fait Richard/Lady Ann avec deux Richard et deux Lady Ann cette année, et le travail choral était tout à fait passionnant. Je fantasme sinon sur quelques scènes de Hugo en vers, un extrait de Penthésilée, et certainement du Goethe. Il faut à la fois que les participants découvrent la variété des textes et qu'ils travaillent sur des chefs-d'œuvre. J'aime bien Chatterton mais je ne suis pas sûr de le retenir.
Juillet 2025