mercredi 24 juin 2026

À propos de J'espère qu'on se souviendra de moi

Un homme d’une trentaine d’années a commis un meurtre dans une pizzeria. Le père, l’employeur du meurtrier, un témoin du meurtre, le meurtrier lui-même, sa mère enfin, parlent de la façon dont cet acte imprévisible les a traversés.


RC
Fini ce jour J'espère qu'on se souviendra de moi. Titre étrange car ce sujet-là n'est pas traité directement dans le texte. Avec du recul on peut se raconter que chacun dans sa prise de parole tente de laisser quelque chose au monde : sa parole, son point de vue, sa trace.
J'ai mis du temps à lire parce que... Les deux premiers textes ne m'ont pas attrapé. J'ai retrouvé tout le plaisir du théâtre épique, le rapport au spectateur, du sens et beaucoup de complexité dans ces prises de parole... Mais j'ai lu le père : il m'a semblé dire ce qu'on attendait d'un père. J'ai lu le patron : il avait un langage et des propos de patron.
Et puis j'ai eu à faire, du travail, des occupations... Aujourd'hui dans le train, j'ouvre le document pour finir la lecture. Et si je retrouve le format, je suis embarqué par l'inattendu, l'hétérogénéité, le surprenant. Le livreur homo en fac de philo, la mère obsédée par sa boutique, le fils qui n'explique rien de son geste, qui rejette la poésie comme les avocats, et la femme qui s'envole, qui donne de la lumière, de l'espoir, tout en me disant "quelle connasse, elle le quitte au pire moment".
C'est que le meurtre révèle. Cette dynamique me parle : la mort, la violence, la brutalité sont des révélateurs fascinants. Dans l'adversité, les priorités s'imposent, les natures transparaissent. Il m'a semblé, pour revenir au deux premiers textes, que ces premiers personnages paternalistes et patriarcaux ne profitaient guère de ce bouleversement pour se remettre suffisamment en question. Peut-être ai-je lu trop vite ?
Sinon, comme dans Le Tueur souriant, me passionne le manque d'explication. On comprend le geste de Charles, mais on se raconte aisément qu'il aurait pu simplement casser la gueule du type et non le tuer. Le meurtre à proprement parler n'est pas réellement motivé. C'est ça qui nous évite le polar (genre, que, pour ma part, je méprise quelque peu) et nous fait basculer dans le constat, dans la crudité des âmes. Face à l'incompréhensible ou à l'excès, on peut enfin se poser des questions.
Chacun développe ainsi un propos à partir du meurtre mais le meurtre n'est pas si central : il permet surtout une affirmation personnelle. Cela devient presque une opportunité, comme dans Le Suicidé de Erdman où chacun veut que le suicide soit au nom de sa cause : quelqu'un a tué, il était proche de moi, j'ai donc la possibilité de mettre les choses à plat, le choc est grand et j'ai le droit de faire le point. Peut-être vois-je dans ces positionnements quelque chose de légèrement narcissique qui justifierait d'autant plus le titre.
Secrètement, je fantasme sur des dialogues entre les uns et les autres. Le texte tient tout seul mais à titre d'exercice, envisager comment ça parle entre eux me semblerait assez passionnant. Je ne pense pas à des règlements de compte, mais bien à la somme d'impossibilités et de non-dits qui accidenterait nécessairement ces échanges, avec, pour le spectateur, le caractère jouissif de savoir un peu ce qui se cache derrière.
Pour finir, j'aime la pichenette à la mère au travers du refus de Verlaine. Je me suis moi-même fait avoir par le stratagème maternel qui consiste à moraliser son fils avec de la poésie, et je me suis dit "saine lecture", comme un épais. J'aime Verlaine infiniment mais cette entreprise est idiote parce qu'elle trop simpliste et frontale. Là sont les limites de la libraire qui dévoile une nature moins subtile qu'elle ne se l'imagine. Le refus du fils de suivre les pas du Verlaine emprisonné est un coup de pied dans la fourmilière de la bien-pensance littéraire. Croire que lire un livre de poésie sauve au premier degré est une grande naïveté. C'est toi d'ailleurs qui m'a appris cela : l'art ne sauve pas le monde, il nourrit en revanche ceux qui peuvent le sauver. Idem ici : un recueil de Verlaine ne va pas pousser le fils sur le chemin du repentir, c'est une logique de curé. Si Verlaine a eu une montée mystique en prison, grand bien lui fasse, mais tous les prisonniers n'ont pas à se taper son recueil. Tout cela serait trop simple.


JMP
Comme tu le notes, “J'espère qu'on se souviendra de moi” est la phrase secrète que chaque personnage prononce muettement. Chacun en marquant son rapport au meurtrier, parle de lui-même, chaque prise de parole est un testament, la prise de parole ici vise moins à élucider le pourquoi du passage à l’acte, qu’à permettre à chaque personnage de mettre en valeur ce qui lui importe dans ce meurtre. La stupeur du père qui a un fils assassin, ce qui le singularise radicalement et lui fait dire que l'égalité n’existe pas ; L’insistance sur le sens du travail et l’admiration du patron devant la minutie et la ferveur du travail manuel que montre Carlo; la conjonction hasardeuse entre l’univers de livreur, le petit attentat de la portière et le gros attentat du coup de tournevis; la perte partielle du réel au profit de la littérature pour le mère; le refus de l’abdication et le désir de fuite chez Carlo, y compris une fuite loin du langage commun ; la découverte d’un autre monde pour l’épouse. Et l’idée que tout ce monde-là pourrait dialoguer est belle évidemment. Elle m’a tenté. Sébastien Bournac n’en voulait pas, il souhaitait s’en tenir à une radicalité évidente. Il craignait - je me suis rangé à son avis- que les dialogues intermédiaires ne diluent le propos, et fasse apparaître comme déséquilibrées les fortes prises de parole. Bref, il ne semblait pas opportun d’introduire le loup du « pourquoi ne pas tout faire en dialogue » dans la bergerie de la radicalité monologuée. (Si j’ose dire). Mieux valait faire coexister les univers de chaque personnage et confronter le spectateur à ses déclarations. Cela demande évidemment des acteurs et actrices costauds, c’est du travail d’acrobate sans filet. Rien à quoi se raccrocher. Le moindre ratage de texte se voit comme nez au milieu de la figure. Le moindre automatisme de jeu, c’est le naufrage. C’est évidemment à contre-courant des capacités d’écoute actuelles. Mais bon, c’est aussi ça le théâtre : jouer avec l’injouable. (Tant qu’on le peut encore !)


RC
Pour J'espère qu'on se souviendra de moi, je comprends la radicalité. Mon fantasme du dialogue vient certainement d'une envie de choquer les propos des personnages entre eux. J'écoute beaucoup les entretiens politiques de l'actualité et je suis toujours frappé d'entendre des politiciens affirmer certaines choses de façon péremptoire sans avoir d'opposition en face. Que dirait Bayrou face à ses détracteurs ? Que ferait Le Pen contredite en direct ? On présente beaucoup les propos, on les confronte peu. Tes personnages n'ont bien sûr pas à débattre de leurs idées : elles sont là et ne sont pas à discuter. Dans la notion de Testament que tu évoques, et dans le titre, il y a l'idée de mort. Pourtant aucun des personnages ne va mourir bientôt. Je vois cependant un mécanisme intéressant : la mort de l'autre est un révélateur, elle permet de se positionner, de se libérer, de changer son regard. Me semble-t-il, les propos des personnages, notamment isolés, sont plus clairs si le mort est non loin, si le cadavre qui provoque tout cela n'est pas une abstraction. En t'écrivant, j'entrevois le travail du plateau : comment ne pas oublier un seul instant qu'un type, même un sale type, est mort, et que sa mort permet ces mondes d'idées et de projets.

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