mercredi 17 juin 2026

À propos d'Il manque des chaises

Quel sens prend la vie quand voisinent côte à côte un peep show et une entreprise de pompes funèbres ?


RC
Voilà un texte qui est dans ma bibliothèque depuis des années mais que je n'avais jamais lu. C'est terriblement féroce et puissant. Très dur par moments, drôle aussi. Dans les deux sens d'ailleurs. Drôle parce qu'on peut rire mais également drôle parce qu'étrange. Les personnages ont l'air d'avoir tellement de rancœurs et de comptes à régler ; ils parlent, s'expriment, mais comment n'ont-ils pas réglé les choses plus tôt si parler est si aisé ? Bien sûr, il faut bien qu'il y ait théâtre, qu'il y ait parole, mais j'ai tendance à penser que le non-dit est au cœur des problématiques familiales. Or là, ils ont la langue facile. La pièce est une joute entre les uns et les autres. Des signes montrent des fragilités et des dérèglements comme le rhume de Lou qui me semblait anecdotique mais montre finalement une allergie à sa propre vie. Le personnage de Jerry est terrible. J'aime que la transidentité de Tom ne soit pas au cœur du sujet. Idem pour le métissage de Lou. Des sujets forts relégués au second plan. Somme toute la pièce ne dévoile pas de suite son propos et les choses viennent sur le tard. J'ignore si tu trouveras la comparaison pertinente mais à la lecture je vois des accointances avec certaines pièces d'Hanokh Lévin, notamment dans son rapport cru avec le sexe et la mort, la marchandisation des rapports, et mêmes les couplets chantés typiques de l'auteur israélien. Si je puis me permettre, le titre ne m'évoque pas grand-chose, il me semble anecdotique et ne rend pas justice à la hauteur de la proposition. En lisant le résumé et la liste des personnages, je m'attendais à une fête d'anniversaire un peu pépouze avec des disputes et des gobelets en carton. Du Piemme social, de la classe ouvrière. Bien sûr, contredit cette image le début de la quatrième de couverture "un bar de luxe florissant", mais bon... Le titre me raconte autre chose. La pièce a une force, une ampleur. Cette famille fait du business, elle gère une affaire. On est presque dans un soap opéra déjanté. Un Dallas douteux. Ça serait d'ailleurs assez intéressant avec une esthétique outrancière, un style feuilleton américain, la langue n'en ressortirait que mieux. Il est certain qu'il subsiste pour moi, à la première lecture, des zones d'opacité ; probablement car tu ne veux pas tout nous donner. Il faut composer avec les mots et projeter du jeu, c'est un texte qui nécessite une lecture active et créative. Par moments c'est très épique, autre part totalement dramatique. Des fois on touche presque au réalisme pour basculer dans la théâtralité juste après. C'est dense et riche. J'ai plusieurs autres adjectifs : c'est probablement l'un des textes les plus sombres, complexes, dérangeants que j'ai lu de toi. La partition pour les acteurs est passionnante et le spectateur vit certainement une expérience déstabilisante.

JMP
Et voilà encore une pièce que tu me remets en mémoire. Elle a été mise en scène à Bruxelles par Isabelle Pousseur dans le cadre d’une production du type Jeune théâtre national, qui existait à ce moment-là en Belgique. Mise en scène de qualité avec des jeunes acteurs et actrices sortis récemment de l’école. Mais la pièce en elle-même n’a fait aucun bruit et n’est plus ressortie nulle part depuis cette création. Je suis d’autant plus heureux qu’elle retienne ton attention. Ton intérêt me porte à la relire, j’en connais les grandes lignes, j’avoue que j’ai oublié le détail. Et sans doute est-ce un mauvais titre. Je me souviens que c’était un moment où m’intéressaient les titres insignifiants, j’avais trouvé très bien un titre de Lars Noren Bobby Fischer vit à Passadena, ça correspondait juste à une ligne dans une pièce qui n’avait rien à voir sur le fond avec le titre. A ce moment je trouvais les titres « signifiants » du type Les Mains sales ou Les Nègres ou En attendant Godot un peu datés, et j’ai filé dans la direction inverse. Une séduction trop passagère probablement. La référence à Hanokh Lévin est plus que pertinente. C’est un auteur que j’aime beaucoup, je l’avais découvert au Festival de théâtre contemporain de Pont-à-Mousson où je menais chaque année un atelier. Dans une programmation de soirée, j’avais assisté à la mise en lecture de Yaacobi et Leidental, une mise en lecture assez discutable d’ailleurs, où le rire nous avait plié en quatre, mais au détriment de la noirceur, ce dont je ne me suis aperçu que plus tard en lisant le texte et d’autres pièces de lui. (Par parenthèse, c’est souvent le travers des mises en lecture de Pont-à-Mousson. La virtuosité des acteurs et actrices de grand format confrontés au besoin d’emporter le public du festival et à des temps de travail extrêmement serrés font parfois déraper les textes dans la rigolade, masquant ainsi une certaine profondeur du propos, ce dont, je m’en souviens, des participants aux ateliers du matin pouvaient parfois se plaindre) Le mélange d’humour et de noirceur convient bien au théâtre, c’est une façon oxymorique de dire le monde, elle me stimule. Dans la même veine je peux citer aussi Tabori que je lisais beaucoup aussi à ce moment-là. Il a, comme Levin, une énorme capacité à provoquer le rire sur des sujets graves. (Connais-tu son œuvre ?) C’était aussi l’époque où le devenir marchandise du monde me frappait. Sexualité et marchandise traversaient déjà Commerce Gourmand, dans Il manque des chaises, j’ai ajouté la marchandisation de la mort, le thème est devenu plus directement central.

RC
La lecture publique crée parfois une distance avec le texte, notamment parce que le format pousse rarement l'équipe artistique à travailler sur les enjeux comme elle le ferait pour monter la pièce, et l'interprétation reste en surface. A contrario, peut-être te l'avais-je déjà raconté, j'avais organisé une lecture d'Eva, Gloria, Léa dans le XVe arrondissement pour un festival. J'avais travaillé le texte avec Jean à Nanterre donc je connaissais déjà les enjeux. J'embarque deux comédiens avec moi. Je dis le nom des personnages, le comédien fait tous les hommes, la comédienne toutes les femmes. À l'époque, j'intervenais dans une maison religieuse pour femmes handicapées dans l'arrondissement. C'est là qu'on fait notre lecture. Je décide de ne pas lire sur la scène mais sur la rampe d'accès pour les fauteuils le long du mur. Tout était étrange : le texte dans ce lieu, avec ce public, pour ce festival. À première vue, rien n'allait avec rien. Le lecture se passe, glaçante. Les résidentes sont ensuite enthousiastes. Elles ont perçu la violence et l'exclusion. Le directeur du festival vient me saluer après, il est tout troublé, comme s'il allait pleurer.- Ça vous a plu ?- pas trop... Il est choqué par le texte. Les résidentes, qui en ont vu d'autres, sont joyeuses. Je me dis "quel con !". En fait je crois qu'il voulait juste du gentillet.

Mai 2025

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