Il faut enseigner la peur aux enfants. C’est ce que pense un homme terrifié qui décide de montrer la figure du Mal à son très jeune fils et l’emmène voir l’entrée en prison d’un terroriste condamné à une lourde peine. Voici l’ogre, dit le Père. Mais que voit l’enfant ?
RC
Ta Pédagogie de la très grande peur est une plongée vibrante dans le mental de ce père dont les intentions m'ont paru, certes étranges, mais possiblement cohérentes... Cela n'a pas duré longtemps! Assez rapidement on se rend compte de la hargne, de la dureté, du mépris de cet homme. Ce qui crée un malaise pour le lecteur/spectateur, c'est que si on est révolté par l'acte terroriste, ce père et son projet délirant nous révolte tout autant. Et ton texte a l'intelligence de ne pas décrire l'attentat terroriste donc cela reste abstrait, quand la plongée dans les idées du père est précise, concrète, parfois gênante. Le regard de l'enfant qui ne voit rien est un coup de théâtre très efficace. J'aurais tendance à croire que les enfants en bas âge sont plus suiveurs que cela et abondent vite dans le sens des adultes, mais il y a la fable qui ici permet aisément cette réaction destructrice du projet paternel grotesque.
Je suis particulièrement sensible à la diversité des pensées de l'homme, de la théorie sur l'éducation aux souvenirs de nudité maternelle en passant par l'envie de coucher avec la serveuse. Il est très rare dans la fiction, quand on a accès aux pensées d'un personnage, de retrouver cette navigation très réaliste entre les associations d'idées. Je me souviens d'un projet que j'avais monté avec deux camarades où nous essayions de traverser l'existence d'un homme à travers des saynètes tirées du théâtre, du cinéma, de nos lectures et de nos écritures. Par moment une pause dans l'action correspondait aux instants qui précédaient le sommeil, où notre cerveau se balade dans les idées. Délicieux exercice de construire une navigation entre des souvenirs concrets, des mots, des images, etc.
JMP
L’idée du texte vient d’un double constat : d’une part, la peur est une donnée sociale aujourd’hui, elle prolifère même souvent là où elle n’a pas de raison particulière de proliférer ; d’autre part j’ai toujours été frappé par le fait que le Mal ne se voit pas sur le visage des gens. L’enfant, finalement, c’est moi qui scrute les traits du terroriste et qui ne voit rien. Le terroriste incarne à la fois une menace réelle, préoccupante, son traitement relève de la décision politique; il sert aussi de support à un déploiement fantasmatique. C’est cette dernière composante nous introduit dans un réseau imaginaire de pensée. Avec cette inversion : habituellement c’est l’enfant qui voit des monstres, de ogres, des personnages terrifiants. Ici, l’enfant ne voit rien et c’est l’homme adulte qui les fantasme.
Décembre 2021