mercredi 11 mars 2026

À propos de Cul et chemise

Louis et Victor sont deux acteurs confirmés, inquiets de leur avenir. Les engagements se font rares. Des conceptions opposées de leur vocation les divisent. Mais l'un et l'autre veulent participer dignement à la comédie de la vie et du temps qui passe.


RC
Lu ce jour Cul et chemise. Surprises multiples. Au début le ton apparemment badin, l'impression d'une comédie gentillette un peu binaire sur le théâtre et les acteurs, l'art d'un côté, les aléas du métier de l'autre. J'étais étonné. Où Jean-Marie nous emmène-t-il ? Et puis... Le lieu unique, l'appartement, coulisses de la vie, est le théâtre, ce lieu où la pensée est possible. L'extérieur, matérialisé par une TV muette à l'actu catastrophique et par un hors-scène prestigieux (salle de spectacle, mariage, ministère, Douvres), est pourtant le lieu de l'action. Le plateau est donc un lieu de pause, un lieu beckettien, pour dire, pour formuler, pour constater, quand la vie extérieure est une pantomime peu éloquente et grotesque. Les deux hommes sont tendres et brutaux, ils forment un duo comique et pathétique, à deux doigts d'être stars ou clochards (Beckett, encore), âge moyen, vie moyenne, dans un monde qui les méprise. Combats perdus d'avance mais vraies questions; peut-être est-ce parce que je suis de la partie, mais impossible de ne pas être d'accord avec Victor sur sa vision intransigeante de l'art, et sur son rejet de la culture ramollie. Ça me rappelle ce mot d'André Wilms à propos de Klaus Michael Grüber "Avec lui, c'était une cure d'amaigrissement. Quelque chose d'extraordinaire : l'art contre la culture. Depuis, j'ai souvent l'impression de faire de la culture et très peu d'art. L'art, c'est monstrueux, indescriptible, c'est méchant, sans concession. Le public ne s'y intéresse pas. Tout le reste, c'est de la culture, de la politique culturelle, de la culture d'entreprise.". Nul doute que les professionnels du spectacle ne peuvent que se reconnaître. Certains acteurs bien installés dans les CDN et confortables dans leurs certitudes riraient jaune. J'ai vu aussi la résonance avec Reines de pique, et ce Douvres, cimetière des éléphants du théâtre, lieu à la fois fantasmé et ressource. Somme toute, tous les comédiens connaissent ce moment dans leur vie, celui de vouloir "être à Douvres", regarder avec une envie morbide ces falaises Shakespeariennes pour se rappeler pourquoi ils participent à tout ce cirque... Ou pour mourir ! Car la culture, le théâtre subventionné, les clubs de riches "amateurs d'arts", les kafkaïens méandres de l'assurance chômage (voir le prologue de ma Cassandra) forment un cirque terrible, un bordel bien lisse, un dépotoir terrifiant qui se veut ordonné. J'aime la radicalité scatologique des frères, devenant justiciers d'une cause perdue, et chiants comme des collégiens potaches dans les serviettes en cuir. Ces deux-là, et surtout Victor, ne peuvent plus/veulent plus jouer à tout prix. Exit l'image d'Épinal gentillette du saltimbanque qui prend le plateau pour de l'oxygène. Être un artiste, c'est aussi un refus de créer, de construire, quand par exemple le monde, la société devient cinglée et exigeante. La télévision, d'ailleurs, annonce des désastres bien pire que les pathétiques moments passés au récital ou au ministère. Dans un certain sens, et je trouve ta démarche adroite, tes deux personnages ont des soucis de riche. Ils ironisent sur l'immolation par le feu quand le monde est en guerre. Ils se plaignent de ne pas avoir de rôle, que la société ne les porte pas aux nues et transforme cela en crime de lèse-majesté avec mauvaise foi. Après tout, ce n'est QUE du théâtre. Et un acteur au chômage nous semble un pléonasme. Et pourtant, j'aime à croire qu'ils ont un peu raison, que leur constat de vieux cons avant l'âge est une sonnette d'alarme, une décharge électrique. Louis descend nous voir, il brise le fameux 4ème mur non pas pour l'astuce mais pour nous rappeler que Louis n'existe pas, que c'est quelqu'un d'autre qui le joue, que dehors, il y a le réel et que ce réel est navrant, terrible, désespérant. Le théâtre est le dernier endroit du monde où l'on peut faire l'éloge du mensonge, y trouver dans son artifice autre chose que du narcissisme et de l'obscénité. La mascarade y est vertueuse, le bordel y est le bienvenu car il échappe à la prostitution permanente. L'acte de bravoure de Louis au ministère met en lumière la totale incompétence du ministre, son incapacité à entrer dans la problématique de l'artiste. Ceci dit, il est vrai qu'il n'est pas là pour cela. Victor en parle beaucoup : il faut déranger. Mais pour déranger, il faut que ce soit préalablement rangé. Peut-être que la beauté de l'art, c'est son éternelle force de contradiction du réel. Comme il est dit à la fin, s'immoler par le feu, cela ne fera que nourrir l'obscénité médiatique, cela ne résoudra rien. Mais voir Douvres et se rappeler pourquoi l'on se bat, voilà qui donne de la force pour continuer le combat jusqu'au bout. Je vois dans le départ des frères pour Douvres et l'abandon du baril sur la scène un message d'espoir, l'idée qu'à défaut de mourir dans une performance douteuse pour tenter d'attirer l'attention, il y aura une belle balade, un moyen de se ressourcer, et si vraiment c'est la fin, de mourir en artiste, c'est-à-dire avec du sens. D'un point de vue formel, tu as réussi à éviter la pièce à thèse avec les événements hors-scène qui nous ancrent dans le concret, dans l'exercice pénible de l'existence. J'ai apprécié la fraîcheur des récits de ces soirées catastrophes. Autre idée vertueuse: Victor n'est pas le seul à râler. Il n'y a pas un râleur fougueux et un raisonnable. Les deux sont tantôt Laurel, tantôt Hardy, tantôt Clown, tantôt Auguste, tantôt Vladimir, tantôt Estragon. Ainsi, pas de héros mais deux anti-héros. La coloc un peu pathétique des deux frangins, avec une indication à la fin de la scène 5 qu'ils devraient se coucher et éteindre, donne l'impression qu'ils partagent jusqu'au lit unique de l'appartement. Misère ou co-dépendance? Les nombreuses allusions à l'absente toujours là, leur mère, montrent une certaine immaturité, de même que leur incapacité à rester en couple. Leur proximité semble rendre impossible la vie sentimentale individuelle. Ce sont des frères de théâtre, ridicules et sublimes, adultes et enfants, sexuellement actifs mais qui vivent comme des puceaux, avec leurs rêves d'ado et leurs bougonneries de vieillards. Comme dans les sitcoms américaines, on s'attache à eux et on rêve de vivre comme ça, dans une éternelle coloc où chaque jour est une aventure... Mais on sait très bien au fond de nous que c'est pour de faux, que ça ne peut être qu'un fiasco d'être ces deux-là dans le réel. Cette attraction et cette répulsion tout à la fois permettent un regard à la fois tendre et critique du public, d'avoir envie de les connaître tout en les trouvant insupportables. Pour finir, de mon point de vue très personnel, je crois que je préférerais être serveur que de jouer dans un spectacle qui me rend malheureux. Je suis décidément comme Victor. Je me reconnais moins dans Louis et sa capacité à jouer coûte que coûte. Et je trouve l'idée de l'attirail d'apiculteur pour lire Beckett absolument fantastique.

JMP
Ton analyse de Cul et chemise tombe pile poil. Elle est d’une grande lucidité et d’une grande justesse. J’aime tout particulièrement la façon dont tu qualifies les personnages. "Ce sont des frères de théâtre, ridicules et sublimes, adultes et enfants, sexuellement actifs mais qui vivent comme des puceaux, avec leurs rêves d'ado et leurs bougonneries de vieillards". Ça, c’est un résumé que j’aurais aimé écrire. Tu as une façon « sensible » de parler des personnages qui me touche beaucoup. Bougonnerie de vieillards, oui, on ne peut pas mieux dire. Quand j’ai écrit la pièce, je la destinais (dans ma tête) à deux comédiens âgés que je connaissais. Je sortais d’une représentation où j’avais vu l’un d’eux et tout de suite j’ai pensé que j’aimerais le voir jouer un de mes textes. J’ai alors pensé à une pièce à deux personnages, en y associant un autre comédien de mes amis, lui aussi âgé. Donc Cul et chemise c’est quelque chose qui se situe du côté de la fin, fin d’une épopée théâtrale, fin de la vie. “Rêves d’ado et bouffonneries de vieillards” comme tu dis. Et tu vois combien ta référence à Beckett est judicieuse. Il y a en effet du Vladimir et Estragon là-dedans, ou mieux encore quelque chose des vieux dans les poubelles de Fin de partie. Oui, fin de partie pour mes deux clodo-acteurs. La production du spectacle avec mes deux amis n’a pas eu lieu. (L’un d’eux est décédé depuis) Plus tard, Philippe Sireuil a envisagé de monter la pièce avec d’autres acteurs, mais au dernier moment il a reculé me disant son désir de monter plutôt Bruxelles, printemps noir, texte que je venais de finir dans cette version sur les attentats de Bruxelles en 2016. Sur ces entrefaites, une troupe française du côté de Montpellier m’a sollicité, j’ai accepté, les représentations ont eu lieu, elles semblent s’être bien passées, mais je n’ai pas vu le spectacle. L’aventure ne s’arrête pas là. Philippe Sireuil vient de terminer un spectacle à partir d’une autrice allemande. Dans ce spectacle jouent deux comédiens que je ne connais que de très loin. Visiblement, Philippe a pris beaucoup de plaisir et d’intérêt à travailler avec eux. Il m'appelle, me demande si je pourrais envisager qu’on fasse Cul et chemise avec ces deux-là. Problème: l’un a 26 ans et l’autre à peine 40. Pour trancher, on décide d’une lecture à quatre. Beaucoup de passages sonnent bien dans la bouche des deux acteurs, mais évidemment les âges font problèmes. Je propose alors de retravailler. Ce ne serait pas la première fois que ça m’arrive. A la fin des années 90, j’avais écrit un texte intitulé Les Forts, les Faibles pour lequel j’avais reçu le prix RFI qui avait été publié et qui avait été monté en traduction flamande à Gand. Ce texte partait/parlait d’une série d’attentats dits des « tueurs du brabant wallon ». Dans la périphérie de Bruxelles, une série d’attentats très meurtriers avaient eu lieu. Leur « spécificité » : tuer beaucoup de gens pour un butin absolument dérisoire ( par exemple tuer une dizaine de personnes dans un restaurant pour emporter la caisse). La disproportion avait rapidement conduit à l’idée d’une action de déstabilisation liée aux mouvement d’extrême droite européens, déstabilisation de l'Etat belge, comme l’Italie l'avait connue, en poussant à une politique répressive et à un renforcement des forces de police. On n’a jamais su la vérité exacte, même si l’hypothèse d’une fraction des services secrets et de la police semble bien impliquée dans l’affaire. En tout cas, il est clair que ce n’est pas une « simple affaire » de grand banditisme. Bref, j’écris Les Forts, les Faibles, qui parle de ce moment, de ce climat, mais je ne nomme pas les tueurs, ni même la Belgique. Je m’en tiens à un schéma général où se pose la question du titre : qui est fort? qui est faible? Philippe souhaite la montrer. Il réunit les acteurs (c’est un forte distribution). En cours de discussion, vient sur le tapis la question suivante : pourquoi la Belgique n’est-elle pas nommée, pourquoi s’en tenir à un schéma général. Est-ce que je pourrais pousser la pièce dans ce sens-là. Je réponds affirmativement, en disant qu’il me faudra ajouter des rôles. Est-ce que la production suivra ? Philippe accepte. Je réécris ce qui devient Café des patriotes, la même histoire, le même contenu que Les Forts, les Faibles mais une écriture et une disposition narrative complètement autre. Le texte est joué avec succès sur plusieurs saisons à Bruxelles et à Lille. Deuxième exemple de retravail. La Vie trépidante de Laura Wilson. Une première version est créée à la scène nationale de Narbonne. Le texte est publié. Jean Boillot veut le mettre en scène lui aussi. Il commence les répétitions. Les répétitions apportent de nouvelles questions qui viennent de Jean et des acteurs/actrices. Le texte se modifie fortement et aujourd’hui c’est cette version-là, qui a produit un très beau spectacle de Jean, avec des acteurs/actrices que j’aime beaucoup, que j’aimerais voir publiée. Hélas, je suis en contrat jusqu’à 28 avec l’autre éditeur. Mais dans sa nouvelle version, c’est un texte qui me tient tout particulièrement à cœur parce que j’estime avoir bien traité un problème lourd (la mise au chômage) de façon légère, non dépressive, tonique. C’est une pièce qui est très près de mon cœur et qui représente bien la liberté que j’aime en écriture. Troisième exemple : Métro 4 / Bruxelles, printemps noir. Au début des années 2000, suite aux attentats de Madrid et Londres, j’écris Métro 4, où j’invente un attentat à Bruxelles, sur la ligne 4 du métro. A ce moment-là c’est pure fiction. Les texte est travaillé par une classe de l’INSAS en exercice de sortie et présenté au Théâtre National. En 2016, Philippe Sireuil travaille le texte avec une classe d’une école théâtrale de Lausanne (il faut du monde). Surviennent alors les attentats de Bruxelles. Que faire? Continuer l'ancienne version comme si rien n’était arrivé? Ou reprendre le texte sur des bases nouvelles ( par exemple dans le premier texte, je ne nommais pas les auteurs de l'attentat). Je réécris ce qui deviendra Bruxelles, printemps noir. Quelques mois plus tard, Philippe décide de présenter le texte en production professionnelle. Et je modifie encore le texte pour lui donner sa forme définitive, notamment en m’incluant comme une victime possible puisque c’est une ligne de métro que j'utilise. Le texte est publié, Métro 4, non. Bref, comme tu vois, la réécriture non seulement ne fait pas peur, mais me donne des impulsions positives. Donc, pour Cul et chemise, je me lance dans une refaçon. Justifier la différence d’âge des frères n’est pas difficile. Mais je découvre vite qu’il ne suffit pas de modifier les âges, que ce sont les perspectives du projet entier qu’il faut revoir, y compris dans les façons de parler, notamment de Victor que jouera l’acteur de 26 ans. Mais face à lui, il faut aussi revoir Louis. Le rendre plus offensif, plus porteur d’une volonté de contestation pour trouver une tension productive entre les deux rôles. Contestation non seulement du sort fait au théâtre mais encore du sort fait à tous. Louis est ainsi profilé moins comme un porteur du « vieux » théâtre, mais comme un acteur en colère sur ce que devient le théâtre dans un monde qu’il n’aime pas. L’ombre de Beckett recule. Pour arriver à mes fins, j’ai coupé pas mal de passages pour en ajouter d’autres et procédé parfois à la réécriture de certaines répliques pour les mettre en conformité avec les nouveaux personnages. Ainsi me voilà en possession d’un deuxième Cul et chemise. Il n’annule pas le premier. J’aimerais un jour voir sur scène la version Beckett - appelons-la ainsi- avec deux solides vieillards (comme j’ai vu Reines de pique avec des magnifiques actrices autour de 80 ans). Mais je me réjouis de voir la seconde sur scène. (par parenthèse, dans le cas de Les Forts, les Faibles / Café des patriotes, j’avais pu voir à Genève une très forte mise en scène de la première pièce dans le début des années 2000, donc après Café, le metteur en scène Philippe Morand préférant travailler la première plutôt que la seconde. A toutes fins utiles, je te joins ce Cul et chemise 2 au cas où tu souhaiterais y jeter un œil.

RC
Je lis ce jour Cul et chemise V2. Ça fonctionne plutôt bien me semble-t-il si ce n'est peut-être le ras-le-bol de Louis. Que Victor à 25 ans se dresse contre la mollesse culturelle ne me choque pas, ce n'est pas de l'aigreur, c'est de la conviction. Bon. Mais Louis fait état d'une fatigue. Or, pour un acteur (pour les actrices c'est malheureusement différent), avoir 40 ans est encore une jeunesse. Après un parcours de formation, le temps de lancer une carrière, il n'est pas rare que ça décolle à 35 ans et qu'à 40 on en soit encore à profiter de cela. Ou alors il faut se dire que ça n'a jamais marché, que ça a toujours été la galère. Je ne l'entendais pas comme cela dans la première version, je voyais une baisse de régime due à l'âge, mais avec des moments de gloires passées. Pour ne pas tomber dans des schémas trop arrêtés, tu t'es gardé de nous donner des détails et c'est tant mieux. Mais ici, la V2 indique un jeune quadra déjà fatigué... le déclencheur est bien sûr le Musset qui lui échappe, mais tout de même. Dans la V1, voir deux types d'un certain âge discuter d'immolation par le feu a quelque chose d'amusant mais le rapprochement de l'âge avec la mort fait sens. Ici, un quadra qui veut mourir pour faire le buzz apparaît comme pathétique. Je te livre mon ressenti à chaud, et peut-être veux-tu justement que cela raconte ça. En soi, je pense comme toi qu'il faut adapter le texte suivant l'âge mais je me demande si les actes forts de la pièce n'en pâtissent pas légèrement. Le mariage de Simone par exemple était beaucoup plus amusant si on imaginait une comédienne un peu âgée qui se case enfin. Ici on est presque étonné si elle a l'âge de Victor qu'elle se marie à 25 ans. Qu'en dis-tu ?

JMP
J’entends tes remarques et d’une certaine façon, j’y souscris. Il est certain que le fantôme de la mort planant sur les deux vieux cabots donnait à la pièce initiale un accent existentiel un peu tragique. Et j’aimerais un jour pouvoir assister à une représentation qui prendrait en charge cette donnée-là, ces corps-là. Il devrait bien se trouver quelque part deux anciennes pointures sur la touche qui rêvent de remettre une fois encore les pieds sur la scène, quitte à jouer à l’oreillette. Encore faut-il trouver un metteur ou une metteuse (et, last but not least, une production) qui trouve jouissif de se lancer dans pareille aventure. Rêvons ! Mais en changeant les âges, la problématique change. Je dirais : Moins d’éternité plus d’actualité. L’acteur de quarante ans a certes un avenir possible devant lui, encore faut-il qu’il soit engagé. Par expérience et en regardant les acteurs autour de moi, je constate que ça se passe moins facilement qu’auparavant. La marginalisation qui était le lot des actrices qui atteignent la cinquantaine commence à frapper aussi les acteurs. Notamment dans les formes du théâtre qui se passe du texte au sens fort du terme, se satisfait d’une parole banalisée et pratique un jeu « quotidien » où sombrent l’imaginaire et la théâtralité. Pourquoi aurait-on besoin d’acteurs qualifiés capables de bien porter la langue de Shakespeare ou de Schiller ou de Corneille ou de Marivaux ou de Genet quand on fait un théâtre rase-motte ou quand on récuse a priori la présence d’une écriture forte au théâtre? Il y a un mois j’ai perdu un ami et grand comédien qui avait joué plusieurs fois dans mes pièces, avec un brio remarqué par tous. Il est mort inopinément à 56 ans. C’était un comédien très reconnu, très demandé, très distribué. Mais ces derniers temps, il avait des inquiétudes pour l’avenir, le vent pourrait changer de direction, lui semblait-il. Coïncidence? La mort l’a peut-être rattrapé avant. Hier j’ai vu à Bruxelles, un machin insignifiant, sans force créatrice, où des acteurs et actrices ânonnent une pauvre parole noyée dans un océan de conduites non verbales. Ce théâtre-là refoule Louis. Il l’empêche d’être encore un acteur. En Belgique en tout cas, il s’impose radicalement, ce qui, je crois, est moins perceptible en France où la tradition littéraire reste active. Mais il est certain, comme tu le remarques, qu'en changeant d’optique, le texte enlève au bidon d'essence sa signification initiale. Il y a maintenant quelque chose de plus « matamoresque » chez Louis. Et le côté « chien fou » de Victor côtoie l’aveuglement concernant l’avenir de sa profession.

Septembre 2022

À propos de Cul et chemise

Louis et Victor sont deux acteurs confirmés, inquiets de leur avenir. Les engagements se font rares. Des conceptions opposées de leur vocati...