mercredi 13 mai 2026

À propos de L'Ami de tous

In le recueil de nouvelles Autobiographie d'un chien

Un puissant homme d’affaire veut payer plus d’impôts.


RC
Décidément, tu te réécris ! Aux premières lignes de L'Ami de tous je me suis souvenu de l'argument de L'Ami des Belges. J'ai donc lu le premier puis parcouru le second. Il me semble que plus que les deux premiers textes de l'ouvrage, celui-ci possède une dimension théâtrale. On pourrait presque envisager un montage des deux Amis tant il me semble qu'ils sont dans la même veine. La différence est que dans L'Ami des Belges, la présence du biographique oriente considérablement la parole. Peut-être as-tu rédigé ce texte quand Bernard Arnault a annoncé se domicilier en Belgique ? Dans L'Ami de tous, en revanche, l'existence d'un présentateur télé à la botte du patron n'est pas sans rappeler la relation Hanouna-Bolloré, même si ton milliardaire est plus brutal que Bolloré (plus discret) et ton présentateur obéissant moins provocateur et excité qu'Hanouna... Toujours est-il que le départ de la femme et du fils donne au second milliardaire une dimension plus dramatique qu'au premier, et moralise peut-être quelque peu un comportement outrancier. La participation du fils au cabaret m'a laissé un peu sur ma faim. Le fait qu'il imite Klaus Nomi pourrait déboucher sur un coming out qui renforcerait le fossé entre le père et le fils... Mais tu as préféré bifurquer sur les juifs et le jugement de la prestation. Ce jugement est d'ailleurs étonnant : il est un peu dur mais n'est pas insensé ni offensant. D'une certaine manière, entendre cela de la part de son père peut être une preuve d'amour. Voulais-tu le faire passer pour un salaud ou au contraire un père qui fait le job ? La fin pathétique m'intéresse particulièrement. Tu nous donnes une image presque touchante du type, qui est à présent seul. On compatit finalement. Dans ma lecture, j'aime être par moments d'accord ou attendri par le personnage pour le trouver détestable l'instant d'après : cela introduit de la nuance, du relief. Il serait facile de le considérer comme un complet salaud mais, me semble-t-il, tu ne l'écris pas comme ça. Somme toute, je trouve les deux milliardaires suffisamment têtes à claques pour être atterré en les lisant bien que le second me semble par endroit plus humain que le premier.

JMP
Oui la réécriture de mes propres textes me plait, c’est toujours l’idée qui m’est chère qu’on pourrait le faire « comme çi », mais aussi « comme ça », que l’écriture est une tension entre nécessité et arbitraire, et que d’une certaine manière les textes sont en réseaux, font réseaux avec les textes extérieurs, mais aussi avec d’autres textes de la même main. Et, tu le notes bien, l’ombre de Bernard Arnault plane sur L'Ami des Belges comme celles de Hanouna/Bolloré planent sur L’Ami de tous. Le jugement sur la prestation est une façon de faire que j’aime également : le méchant qui dit la vérité. Le modèle est dans le personnage de Edmond dans le Roi Lear. (voir acte I, scène 2 sur la fin) Le méchant qui dit la vérité me plaît parce qu’il divise le spectateur. Comme méchant on n’est pas de son côté, mais on doit bien l'être quand on reconnaît qu'il dit la vérité. Impossibilité de faire Un, division, inconfort de la pensée. Le théâtre fait son travail. Tu écris : « Voulais-tu le faire passer pour un salaud ou au contraire un père qui fait le job ? » J’ai écrit le passage exactement pour que le spectateur se pose cette question. Je l’ai écrit en cherchant constamment à ne pas trancher. Ce n’est pas à moi de le faire, c’est au spectateur. Sinon l’auteur se retrouve dans la même position que l’acteur qui incarne trop le sentiment ou l’émotion que le spectateur devrait ressentir. Il rit quand c’est le spectateur qui devrait rire ; il pleure quand c’est le spectateur qui devrait pleurer. C’est dans cette perspective que j’ai aussi conçu la fin : apporter in extremis quelque chose qui met le spectateur en inconfort : comment ressentir un peu d’émotion devant la solitude d’un fauve pareil ? J’espère que c’est un peu gênant. Et de ce point vue il y a en effet une différence entre les deux textes. Le second est plus piégeant que le premier.

Février 2025

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