mercredi 25 février 2026

À propos d'une séance de travail sur Le Tueur souriant

Le Tueur souriant relate la reconstitution d’un braquage de banque par la juge qui instruit l’affaire.


RC
Hier soir, atelier unique sur Le Tueur souriant avec des élèves. Petit comité, il n'étaient que trois. On lit. Ils sont étonnés ; par la forme, par les termes, par les idées.
On parle, on regarde comment c'est fichu, comment ça raconte.
On se débarrasse vite de la gravité du propos pour laisser la place au concret : la légèreté de Léa avec sa drague et son rouge à lèvres, les projections sur l'interprétation des témoignages, le pragmatisme de la reconstitution.
On découpe pour distribuer. Et on monte. Le tout. C'est le but de cet atelier, 3h pour monter une œuvre brève.
Ils constatent. Les possibilités, nombreuses. La richesse de la langue, le mélange des genres. La palette. On fait des choix rapides, on n'a pas le temps. Le Tueur sourit tout le temps, la juge est un homme, Léa est superficielle, peut-être trop. Mais pas un mot n'est changé. J'installe tout ça à contre-jour, le public (c'est-à-dire moi) sur le plateau, composant les membres témoins pour la reconstitution. Les acteurs gravitent autour, on voit le Tueur derrière moi par le biais d'un miroir, celui réclamé par Léa à l'inspecteur, posé en biais face à moi. Ça raconte, ça joue. On finit presque dans le noir. Léa à contre-jour, les hommes derrière prononcent la finale "JE SUIS L'EFFROI DU LENDEMAIN". Clap de fin, on discute. C'est dingue les possibles, la poésie, les enjeux. C'est dingue le sujet, les registres de langue. Tout le monde est scotché par le théâtre, le vrai, celui où ça joue, où on prend le verbe à bras le corps. L'un d'eux : « en lisant on ne dirait pas du théâtre. » Que veut-il dire ? Il poursuit : « on dirait juste que l'auteur nous raconte quelque chose. » Certainement aussi il est surpris de ne pas retrouver la topographie habituelle des textes dramatiques. Je dis : « c'est la seule chose qui compte, car finalement tout peut être théâtre, c'est comment on le met au plateau qui fait le théâtre. »
La comédienne est muette. Elle est secouée par la violence et, je pense, le plaisir coupable de s'être amusée. Le troisième insiste sur la poétique, la beauté de l'écrit. J'acquiesce. On part, on va au bistrot. On mange, on boit, on parle de couples, de nos camarades absents. On me demande comment je te connais, je raconte. Ils se réjouissent de tout. De ce que tu fais, de ta générosité d'auteur, de notre possibilité de dialogues.
Quelle belle soirée nous avons passé avec toi !

JMP
ça me fait chaud au cœur de savoir que Le Tueur souriant a repris du service, et semble-t-il, avec un certain plaisir pour ceux et celles qui s’y sont pliés. L’autre jour, ma femme me disait qu’à l’INSAS un étudiant avait refusé de travailler sur un film de Fassbinder «parce que c’était trop violent pour lui» ! Il y a aujourd’hui beaucoup de personnes «porcelaine» qui confondent allègrement le réel et le symbolique et prennent pour argent comptant les péripéties du monde imaginaire. Pour en revenir à l’atelier Tueur souriant, 3 c’est un nombre possible pour l’interpréter, la solution la plus bancale étant d’avoir autant d’acteurs que de personnages. Dans cette hypothèse, la singularité du texte n'apparaît pas. Au contraire, si le nombre des interprètes est réduit, on ne peut pas s’en remettre à une théâtralité classique, il faut chercher une théâtralité autre, ça pousse l’acteur au déploiement, à l’invention.

Juin 2022

mercredi 18 février 2026

À propos de Pédagogie de la très grande peur

Il faut enseigner la peur aux enfants. C’est ce que pense un homme terrifié qui décide de montrer la figure du Mal à son très jeune fils et l’emmène voir l’entrée en prison d’un terroriste condamné à une lourde peine. Voici l’ogre, dit le Père. Mais que voit l’enfant ?


RC
Ta Pédagogie de la très grande peur est une plongée vibrante dans le mental de ce père dont les intentions m'ont paru, certes étranges, mais possiblement cohérentes... Cela n'a pas duré longtemps! Assez rapidement on se rend compte de la hargne, de la dureté, du mépris de cet homme. Ce qui crée un malaise pour le lecteur/spectateur, c'est que si on est révolté par l'acte terroriste, ce père et son projet délirant nous révolte tout autant. Et ton texte a l'intelligence de ne pas décrire l'attentat terroriste donc cela reste abstrait, quand la plongée dans les idées du père est précise, concrète, parfois gênante. Le regard de l'enfant qui ne voit rien est un coup de théâtre très efficace. J'aurais tendance à croire que les enfants en bas âge sont plus suiveurs que cela et abondent vite dans le sens des adultes, mais il y a la fable qui ici permet aisément cette réaction destructrice du projet paternel grotesque.
Je suis particulièrement sensible à la diversité des pensées de l'homme, de la théorie sur l'éducation aux souvenirs de nudité maternelle en passant par l'envie de coucher avec la serveuse. Il est très rare dans la fiction, quand on a accès aux pensées d'un personnage, de retrouver cette navigation très réaliste entre les associations d'idées. Je me souviens d'un projet que j'avais monté avec deux camarades où nous essayions de traverser l'existence d'un homme à travers des saynètes tirées du théâtre, du cinéma, de nos lectures et de nos écritures. Par moment une pause dans l'action correspondait aux instants qui précédaient le sommeil, où notre cerveau se balade dans les idées. Délicieux exercice de construire une navigation entre des souvenirs concrets, des mots, des images, etc.

JMP
L’idée du texte vient d’un double constat : d’une part, la peur est une donnée sociale aujourd’hui, elle prolifère même souvent là où elle n’a pas de raison particulière de proliférer ; d’autre part j’ai toujours été frappé par le fait que le Mal ne se voit pas sur le visage des gens. L’enfant, finalement, c’est moi qui scrute les traits du terroriste et qui ne voit rien. Le terroriste incarne à la fois une menace réelle, préoccupante, son traitement relève de la décision politique; il sert aussi de support à un déploiement fantasmatique. C’est cette dernière composante nous introduit dans un réseau imaginaire de pensée. Avec cette inversion : habituellement c’est l’enfant qui voit des monstres, de ogres, des personnages terrifiants. Ici, l’enfant ne voit rien et c’est l’homme adulte qui les fantasme.

Décembre 2021

mercredi 11 février 2026

À propos d'Ajax et ses bœufs

Un terroriste sort de prison après avoir purgé une lourde peine. Mais entre le moment où il a commis son acte et sa remise en liberté le monde a changé et il comprend qu’aujourd’hui la militance qui l’avait poussé au passage à l’acte ne représente plus rien.


RC
Tu peux imaginer ma curiosité mythologique à la lecture d'un tel titre. L'écho entre la mythologie grecque et le présent est l'obsession de ma vie et, à l'instar de mon père qui affirme que pour chaque situation de la vie on trouve une chanson des Beatles en correspondance, je crois trouver une résonance mythologique potentielle avec tout. Ici, l'écart entre l'Ajax furieux qui a commis l'acte le plus idiot et le réalise peu après et un terroriste qui reste sur ses positions vingt ans après n'est pas de suite évident. Bien sûr il y a la question du massacre, la tuerie, la boucherie. L'humain devient le bovin des cinglés terroristes. Mais comme je suis toujours amusé par le ridicule Ajax torturant des bœufs, je m'amuse ici, et je comprends donc la correspondance, du terroriste dont la cause est risible. Que devient un terroriste s'il ne terrorise plus personne? Ce monstre terrible devient juste un ringard minable lors d'une conférence de presse miteuse. Pire que la mort : l'humiliation. Ajax ne la supporte pas et se suicide. Chez Sophocle, la scène a d'ailleurs un accent grotesque : le chœur, séparés en deux, cherchent Ajax dans la forêt et le trouve sans vie derrière un buisson. On dirait Léonce ayant réussi son suicide en Italie (à défaut de se jeter dans une rivière), la poésie romantique en moins. Sophocle, de mon point de vue, a su raconter la honte par le grotesque. La lecture de l'Ajax m'avait sauté aux yeux dans ce sens. Cela me rappelle l'étonnant album de Manu Larcenet, Le Fléau de Dieu, où il imagine Attila acquérir l'immortalité et errer éternellement dans l'oubli de tous... si Attila ne terrorise personne, il n'a plus de raison d'être. Le faire mourir est alors une libération. Le faire vivre dans l'indifférence du monde est la pire punition. À l'heure du procès du 13 novembre 2015, le texte résonne drôlement. L'image des avocats en patineurs ou danseurs me rappelle le chœur de l'Ajax, groupe de compagnons du héros éponyme, beaux braves gars absolument inutiles, là pour orner. Une bande de jolis crétins.

JMP
C’est sûr, le titre est plus allusif, évocatoire, que justifié par l’idée d’une réécriture de la pièce de Sophocle. Ce qui m’a mis en tête la référence à Ajax pour ce texte, c’est d’abord l’idée d’aveuglement. Ajax est aveuglé par Athena, comme le terroriste est aveuglé par sa cause, il se croit tout puissant quand il n’est que pitoyable. Cela référait à un événement réel qui s’est passé en Belgique. Le groupe terroriste Cellules Combattantes Communistes (CCC), à la façon d’Action Directe chez vous, veut commettre un attentat sur un bâtiment officiel. Un reste de scrupule, leur fait prévenir la police de cet attentat pour que les personnes présentes dans le bâtiment soient évacuées. Mais l’appel n’est pas (volontairement ou non ?) relayé. Résultat : un mort non prévu. Portrait des terroristes en apprentis sorciers ou l’arroseur arrosé. Donc Ajax.

Décembre 2021

jeudi 5 février 2026

À propos d'Enfer Vatican

Enfer Vatican raconte de façon documentaire l’existence de la pédophilie au sein de l’église catholique par une série de fragments mêlant à la fois l’univers familial et la responsabilité de la hiérarchie catholique, papauté incluse.


RC
Lecture glaçante. Je passe sur les évidentes multiples possibilités qu'offre le texte pour le passage à la mise en scène: nombre d'acteurs, répartition du texte, espace, utilisation du son, de la vidéo... tout cela est à définir, ce qui rend la lecture encore plus intéressante pour un metteur en scène. Bon. Avant de lire, j'ai vu le résumé. Un texte qui aborde ce sujet ne me réjouissait pas. Mais tu évites l'écueil de la pleurnicherie en traitant les articulations d'un processus judiciaire et sociétal. J'ai été amusé de voir le grand écart entre la scène où la mère apprend le viol et le rdv au diocèse. Ainsi, aucune sensiblerie. Il est évident qu'elle est choquée, détruite, dévastée. Inutile d'y passer des heures. Ce qui compte ce sont les actes. La pièce a du coup une force politique particulière car elle ne cherche pas trop à individualiser mais plutôt à rendre compte des mécanismes des institutions. L'humain est secondaire dans une machinerie politique, bien loin de l'empathie, des messages du Christ, etc. L'argent est la part de l'Homme et la prière la part de Dieu, fais-tu dire au Pape. Cet arrangement est glaçant et montre le chef d'État. Le texte valorise particulièrement le système de protection de l'Église, ce qui est le vrai scandale : les actes pédophiles sont insupportables et doivent cesser mais sont la cause de la faiblesse, des troubles, de pathologies humaines; protéger ces actes pour des raisons politiques est absolument inadmissible et criminel. Le bouquet, c'est le père qui reversera le surplus de l'argent à une association pro-life. Une autre structure qui fait partie de ces mécanismes délirants. Même pas de remise en question de la part des parents des victimes. Ce que je n'ai pas trop compris, c'est la parenthèse sur les enfants juifs. Elle nous décale du strict sujet (même si elle aborde encore un système de l'Église par rapport à la loi et aux enfants)... Pourquoi ce passage?

JMP
Arrachés à la guerre, deux enfants juifs sont confiés à des catholiques. Qui les baptisent et, plus tard, refusent de les remettre à leur famille juive malgré les injonctions répétées de la justice. Je connaissais cette histoire bien avant d’écrire Enfer Vatican. Elle traduisait adéquatement la puissance de l’institution catholique. Il m’a semblé que la reprendre ici signalerait que la protection des actes pédophiles par l’institution catholique n’a rien d’une dérive ponctuelle, qu’elle doit s’inscrire dans la perspective d’une impunité d’un Etat dans l’Etat, en l’occurrence de l’État Vatican dans l’État français, pour ce qui regarde l’histoire des deux enfants, et de l'État Vatican dans tous les État du monde pour ce qui regarde les actes de pédophilie sacerdotale. Sans doute, cette digression nous détourne-t-elle du sujet. Mais j’ai estimé -à tort peut-être- que le détour valait le coup. Pour la représentation, j’imagine qu’on commence comme une grand messe d’ordination des prêtres, une messe d’encens et d’apparat, les fidèles sont là, les futurs prêtres couchés sur le sol, l’évêque ordinant entre suivi des acolytes, la messe en latin (traduite en live) commence et se poursuit dix minutes, puis l’ordonnancement religieux se dérègle, l’acolyte accomplit mal son rôle, l’évêque se trompe dans les formules, l’autel sacré se coupe en deux et de la brisure sort le chœur qui va représenter Enfer Vatican. Hum, ça coutera un bras : oublions.

Décembre 2021

À propos de la lecture à haute voix

Rodolphe Corrion a lu des textes de son cru lors d'une soirée spéciale. Jean-Marie Piemme a pu suivre l'enregistrement vidéo. JMP De...