mercredi 27 mai 2026

À propos de Pornosurveillance

In le recueil de nouvelles Autobiographie d'un chien

Trois employés des renseignements généraux surveillent l’appartement d’une possible éco-terroriste.


RC
Viens de finir Pornosurveillance. Certainement le texte du recueil le plus loin de la scène. C'est un récit, point. Je doute que son passage à la scène, si ce n'est à titre d'exercice, soit judicieux. Il est question dans ce texte de ce qui est vu ou est à voir. Et justement on ne voit rien. La surveillance s'apparente à du voyeurisme mais il ne se passe rien du côté de la surveillée. Tout n'est que fantasmé. Même la tentative de la faire condamner est avortée, ne transformant même pas le mensonge en pseudo-vérité. C'est-à-dire que tu aurais pu écrire sur la limite trouble entre le mensonge et la vérité, mais non. L'acquittement règle la question : il n'y avait bien rien à voir. Évidemment le thème du voyeurisme de la surveillance est validé par la consommation pornographique de H. C'est peut-être fait pour nous mettre mal à l'aise mais je ne suis pas choqué de mon côté : on surveille les menaces potentielles et la pornographie est un objet de consommation courante dans la société. Me pose plus problème les procédures pour rendre coupable une innocente. Et plus globalement l'appellation d'"éco-terrorisme" qui fait polémique. Dans notre monde, les actions des écologistes radicaux sont rarement terrorisantes. S'il y a du scandale finalement, c'est le système de classification du danger, les histoires d'organisations des services secrets, les besoins non pas de chercher mais de trouver. De même si la pornographie ne me choque pas, collectionner des magazines ou des vidéo sur le sujet relève vite, pour moi, d'un problème. Me semble-t-il, dans ce texte, et finissant sur le limogeage de H, tu portes un regard critique sur un système hiérarchique pourri et lâche. Ce n'est guère étonnant de ta part.

JMP
L’idée qu’on ne voit rien me plait. C’est un trait de notre époque. Le voyeurisme y est poussé jusqu’au rien. Le paroxysme me semble être la caméra témoin qui enregistre les faits et gestes de quelqu’un pour les réseaux sociaux ou encore les caméras de surveillance qui fleurissent dans les villes. La surveillance n’est pas seulement porno parce que deux personnages du texte vivent dans ce monde-là. Est porno aussi un type de surveillance qui n’est pas directement sexuelle. Autrement dit nous vivons en régime général de pornographie, dont la pornographie sexuelle n'est qu’un visage. Et, dans le cas du texte, puisqu’il n’y a rien à voir on crée l’événement. Pour le côté « loin de la scène » Il me semble qu’il en va du degré scénique du texte comme ce que tu disais du jeu dans un échange précédent : “ne pas essayer de jouer la patronne dominatrice mais plutôt jouer avec le texte, surfer sur les mots, et ainsi donner la jubilation du sportif au lieu de s'installer dans une colère hautaine de personnage.” Pourquoi ne pourrait-on pas envisager Pornosurveillance de cette manière ? C'est-à-dire prendre Pornosurveillance comme base d’une performance où le texte n’est pas incarné au sens habituel par le « je » qui parle, mais est le support d’une écriture scénique qui à la fois le prend en charge et s’en écarte. Par exemple, qu'advient-il de la théâtralité du texte s’il est interprété par quatre femmes ? Quatre femmes d’âge différents qui se répartissent le texte et dans laquelle la mise en scène peut introduire du son, des images ? J’écris ça sous forme d’hypothèse de travail. Je n’ai aucune garantie que ça puisse fonctionner, mais ne penses-tu pas que c’est une hypothèse jouable? Et si j’ajoute à ça une ou plusieurs caméras sur le plateau qui permettent aux femmes de se filmer, de filmer des parties de leur corps par exemple, et que le spectateur lui voit les images sur écran? Bref, trouver un mode de représentation qui mette en jeu l'idée de Pornosurveillance plutôt que de chercher à mettre en scène un Je qui parle? Je laisse filer l’hypothèse : pourquoi n’y aurait-il pas des caméras de surveillance qui prennent la salle? Des visages de spectateurs apparaissant tout à coup sur l’écran de la scène, rappelant ainsi que lui aussi est un voyeur. Re-bref, dans ce type d'écriture scénique, il s’agit moins de mettre en scène un texte que de mettre un texte à l’épreuve de la scène, de le faire entendre dans des conditions d’énonciation qu’il n’a pas prévues. Donc je crois que la question du « loin de la scène » est moins un caractéristique du texte que du régime de théâtralité qu’on peut lui appliquer.

RC
Quand je disais que c'était le texte le moins scénique, je ne considérais pas qu'il était impossible à mettre en scène, juste que c'était, ce me semble, le moins directement adapté. Comme dit une fois dans nos échanges, tout texte peut aller au plateau. Mais il faut reconnaître, qu'a priori, certains y font plus résistance que d'autres. J'apprécie ta proposition des quatre femmes, cela rejoint ce que je dis sans cesse aux élèves : ne pas être au premier degré, ne pas illustrer, fuir la redondance. Et je disais également dans mon précédent message que le texte serait intéressant au moins à titre d'exercice au plateau. L'usage potentiel des caméras, miroirs, écrans auraient du sens. Et notamment de filmer le public : tu y fais référence en didascalie de “L'Œil” dans Métro 4. D'un point de vue sémantique, le terme "pornographie" renvoie à l'obscénité qui est originellement lié au sexuel. Je pense que toi comme moi conférons à l'obscénité un sens plus large, notamment dans le domaine du pouvoir ou des médias. Pour ma part, comme dit dans le premier message, la pornographie en elle-même, si elle n'est pas exempte de problématiques diverses, ne me pose pas problème. Elle est inévitable me semble-t-il et les problèmes qui y sont liés comme sa visibilité par des mineurs ou son addiction relèvent avant tout de son libre accès. Me semblent davantage obscènes les rouages terribles d'un pouvoir abusif et mensonger, des vies exposées sur des réseaux sociaux ou le droit que s'arrogent certains de donner leur avis sur tout par le virtuel. Tu dis "nous vivons en régime général de pornographie, dont la pornographie sexuelle n'est qu’un visage" et j'acquiesce. Et même j'ajouterai, comme dit plus haut, que la pornographie sexuelle est le moindre mal. Mais ta phrase est plus forte encore que ton texte. Je veux dire : Pornosurveillance ne rend pas justice à l'ampleur de ton propos. Me semble-t-il, le sujet est plus vaste, plus large, plus répandu dans la société que Pornosurveillance ne le laisse paraître.

JMP
Oui, je suis d‘accord, Pornosurveillance est trop étroit par rapport à l’idée d’une pornographie généralisée, même si les deux niveaux s’y trouvent (le porno des personnages et le porno de leur activité). Et pour la prise de distance, il me semble qu’elle ne doit pas être du seul ressort du comédien. Je dirais qu’il faut plutôt placer le comédien dans un dispositif où il ne peut pas aller vers une prise en charge « traditionnelle ». C’est pour ça que j’avançais l’hypothèse des quatre femmes (ou autre chose du même genre). D’emblée, dès le départ, l’écart est posé, et le travail consiste alors à le décliner, à le moduler, à le rendre théâtralement intelligible et sensible. Évidemment tous les textes ne s’y prêtent pas, ça ne peut pas être une sorte de recette passe-partout. Avant (?) les textes nous donnaient d’emblée leur théâtralité via les indications scéniques par exemple. Aujourd’hui à ce modèle qui persiste et garde toute sa légitimité, il faut en ajouter un autre : les textes où la théâtralité n’est pas donnée d’emblée, le travail scénique consistant justement à la leur apporter.

Février 2025

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