Une femme vient de perdre son travail, ses pérégrinations pour réagir à la situation sont racontées comme s’il s’agissait du tournage d’un film dont elle serait le personnage principal.
RC
J’ai redécouvert avec délice Laura Wilson. Je me souviens assez bien du travail de Jean et je dois dire que l’empreinte laissée par ce projet est très différente de ton texte. Non pas que le travail de Jean était mauvais, pas du tout, mais l’impression globale que la représentation m’avait donnée de la pièce est très réductrice par rapport à ma lecture. J’ai un peu l’impression d’enfoncer une porte ouverte mais la matière textuelle m’a semblé offrir tant de possibilités alors qu’une représentation est obligée de renoncer, tourner le dos à dix chemins pour n’en emprunter qu’un seul. Des chemins donc. Du plateau à rêver. Comme pour Eva, Gloria, Léa, je suis admiratif du potentiel, des fenêtres dont tu ne traces que les contours pour nous laisser nous débrouiller avec ça. La pièce est une gageure, un pari à jouer pour aller au plateau. Et la dynamique du sujet multiple me parle drôlement. LW est-elle une pièce sur le chômage ? Le capitalisme ? La maternité ? Le divorce ? L’endoctrinement politique ? Le voyage ? L’art salvateur ? La condition féminine ? L’individualisme ? La justice ? La frivolité ? Le désespoir ? Oui. Tout cela à la fois. C’est une fable réaliste, un documentaire romancé, une parabole comme un reportage, l’histoire de tout le monde et d’une personne unique. C’est le chemin tortueux, cruel, sclérosant d’une femme dans un monde d’hommes, d’une travailleuse dans un monde d’entreprises, d’une consommatrice dans un monde capitaliste. LW est subtilement le bourreau et la victime (Ton coup de génie !), mauvaise mère mais mère aimante, maltraitée par la société mais pas que, tantôt geignarde, tantôt capricieuse, tantôt Louise Michel, tantôt Marie-Antoinette. À chaque fois qu’elle dit « plus jamais » elle retombe dans le panneau. Et je ne sais pas si tu es belge mais LW finit à la française, par une chanson. Il y a du Brecht, du Jarry. Le mystique frappe à la porte, voudrait entrer par la porte du musée mais tu la refermes. Tu ne t’apitoies pas. À chaque fois qu’on tutoie un poncif, tu dévies, changes de direction. La police est dure mais le flic a raison « les pères ont des droits ». LW s’amourache, veut que Julien s’engage en gravant leur couple dans le marbre, mais c’est elle qui le quitte finalement un peu légèrement. Je trouve jouissif tout ce que tu ne fais pas, ne dis pas. Pas besoin de 3h pour nous parler d’endoctrinement politique. Quelques lignes suffisent. Les allusions brossent un portrait plus vrai que nature, comme Annie Ernaux sait en trois mots nous planter un décor. La forme épique permet d’aller au but par moments. LW est l’héroïne qu’il nous faut, ni prolo, ni justicière, ni sulfureuse, ni pathétique. Elle est notre parfait miroir déformant. LW c’est ma sœur en boule contre son ex-mari, c’est moi qui voudrait hurler au téléphone avec la banque ou la SecSoc, c’est les gens qui en ont marre de Macron et votent Le Pen, c’est Pascal qui a culpabilisé lors de son coming out tardif car il se disait qu’il détruisait sa famille. C’est tout cela. Et mille autres choses. J’ai vu, frétillant, tous ces visages, tous ces chemins que LW auraient pu prendre également. Mais elle préfère chanter dans une gare. Clocharde pathétique ou artiste libre ? Prophète ou folle des rues ? De même, dans le musée, tu n’essaies pas de nous enfumer avec un tableau coup de poing qui nous révélerait je-ne-sais-quelle vérité biblique douteuse. Tu choisis des œuvres où il y a un sujet, dans le sens de thème, et mille sujets, dans le sens de personnages. C’est ce qu’est LW. Un sujet, mille sujets. Comme les tableaux de Breughel, la pièce m’a semblé être à la fois une farce et une tragédie. Pas de solution donc mieux vaut en rire. Pas de morale surtout, pas de réponse non plus. Juste un constat. À deux doigts d’être une brave travailleuse, une fasciste ou une pute, LW est un hymne à la dèche comme épreuve mais tant qu’on peut chanter… Elle ne rigole pourtant pas LW, elle déprime par moment. Peut-être a-t-elle pensé au suicide. Mais comme a dit une amie à moi, dans un moment de badinage : « une tentative de suicide, ça n’a jamais tué personne ». Le théâtre non plus.
JMP
Ton retour traduit très justement et très finement l’ouverture que j’ai cherchée avec LW. Ma question était : comment parler d’une certaine « misère sociale » sans tomber dans le misérabilisme, la sinistrose ou le militantisme plein de bonne volonté, bref, comment faire théâtre avec le négatif quotidien ? Pas le grand malheur tragique, juste l’accumulation des petits malheurs de la vie en société aujourd’hui. Comment écrire une pièce qui vise le réel sans m’enfermer dans un théâtre petitement réaliste ? Comment trouver la fluidité narrative qui donne un plaisir théâtral au spectateur ? La ou les réponses sont venues d’elles-mêmes : écrire une séquence puis une autre sans souci de savoir où ça va. La première de ces séquences était constituée par le licenciement. J’ai choisi comme un angle d’attaque la vengeance, et cherché à dire cette vengeance de la façon la plus métaphorique possible. Ça me paraissait être un bon début. Poser ensemble le réel et la fiction. Et ensuite suivre la ligne des conséquences d’une perte de travail. Il fallait donc pister les tribulations de Laura, mais aussi la faire voir dans le regard des autres, regards bienveillants ou malveillants, regards fraternels ou regards hostiles, et ce « jeu des regards » m’a conduit à la faire apparaître aussi comme un possible personnage de film. J’ai ainsi dessiné le trajet de Laura en évitant de la montrer comme une « morte sociale ». Et trouvé du léger dans le lourd. D’une certaine façon l’écriture de LW m’a conduit à découvrir une ligne de conduite qui soutient beaucoup de mes textes : le personnage ne se bat pas pour vivre, il vit parce qu’il se bat. C’est l’affrontement qui est premier dans la vie quotidienne ou dans le temps historique (cet aspect des choses est présent dans mes trois pièces sur la guerre civile, le sang des amis, avaler l’océan, la main qui ment. La guerre civile est notre «état naturel» et nous devenons civilisés chaque fois que nous arrivons à la dépasser.) Pour en revenir à Laura, comme tu le notes très bien, inutile de chercher à savoir qui elle est, - brave travailleuse, mauvaise mère aimante, victime, bourreau, etc. La question identitaire m’indiffère, LW est le produit des situations où on la voit se débattre, elle est multiple, infixable. Il fallait trouver un mode de narration qui fasse voir la multiplicité du personnage. L’ouverture de la pièce devait aussi résider dans la façon de la raconter. J’ai cherché une écriture qui indique le théâtre sans indiquer la façon de le faire. Il y a de la théâtralité dans LW, mais j’estime que ce n’est pas à moi, l’auteur, à imposer la forme qu’elle prendra sur le plateau. C’est au plateau à chercher quelle théâtralité accrocher au texte. Le plateau ne vient pas concrétiser en trois dimensions une « vision » écrite sur la page. Il fabrique une théâtralité à lui en dialogue avec une théâtralité à moi. La théâtralité existante mais indéterminée est une ligne d’écriture que j’ai explorée dans des textes plus récents Infixés (texte bref), La conférence de la paix et avec Merckx entre les deux).
Décembre 2022