mercredi 4 mars 2026

À propos de Reines de pique

La maîtresse, une ancienne actrice, réveille la servante en pleine nuit. Commence un périple qui va les mener à Douvres, terre shakespearienne. Les deux femmes s'affrontent sans ménagement, c'est leur façon de s'aimer, de s'estimer. Des secrets se révèlent. L'ombre du Roi Lear flotte sur les falaises.


RC
Je finis enfin, et à l'instant, cette lecture fragmentée. Pourtant, la pièce se prête à une traversée d'une traite tant la langue et le déroulement en est fluide. J'ai cru reconnaître mille références, de Lear avec son Fou à Solange/Claire avec Madame. Road trip, agonie, confession, caprice. Il y a aussi mille désignations possibles. Je n'osais trop voir une gémellité dans le duo mais tu la proposes toi-même vers la fin. J'ai particulièrement apprécié la langue dont l'élégance alternait avec une sorte de pragmatisme ou de trivialité rafraîchissante, ne cédant toutefois jamais à la facilité ou la vulgarité. La façon habile dont tu racontes cette relation de domination, de co-dépendance, permet d'envisager le rapport maître-valet comme un pivot d'une société ancienne et dépassée, mais qui présente l'avantage de pallier la solitude. Cela ne signifie en rien que les personnages n'ont jamais connu la détresse de la solitude, mais cela fait exister le couple, plus encore que dans la relation amoureuse, présentée ici comme un affrontement, alors que le duo que forment les deux femmes est une véritable équipe. Néanmoins, on voit qu'il y a bataille, que les deux se combattent ; cependant, elles ne se combattent pas au même niveau. Pas de rapport de force frontal, plutôt une recherche de dialogue pour dire ce qui est vécu. En ce sens, les deux femmes apparaissent comme soudées, là où le dialogue amoureux aurait quelque chose de belliqueux. D'ailleurs, le titre nie cet affrontement en proposant deux cartes de la même puissance et de la même couleur : il y a donc une certaine égalité. L'accent shakespearien qui imprègne dans le fond l'œuvre tout entière, me rappelle une saynète du Souffleur d’Hamlet de Michel Deutsch, où le metteur en scène réveille la concierge du théâtre en pleine nuit pour réclamer les clés de son théâtre et y monter Hamlet. On y retrouve un rapport maître-valet, des allusions shakespeariennes et une propension à la logorrhée. J'ai remarqué une bascule évidente après l'aveu d'Élisabeth d'avoir laissé mourir son mari : Marie la tutoie. Cet aveu est donc une clé. Très sincèrement, il m'a semblé que cette bascule donnait un peu trop d'importance au mari et ne rendait pas justice à la force du duo féminin. C'est le pacte proposé par Marie qui me semble l'acmé de la pièce et précipite le dénouement. Ce pacte est pour moi une véritable ouverture vers le monde moderne. Dans l'ancien régime, les nobles désargentés avaient tout de même des domestiques, même mal payés (Mes gages ! Mes gages !). Bon. Ici c'est l'argent qui permet à la fois à Elisabeth de mener son train de vie et qui retiendrait une Marie sans fortune. Mais la première étant ruinée et la seconde riche, le train de vie ne peut tenir que si Marie accepte de partager, et même de rester au service d'Élisabeth. Ici, tu résous la problématique (ou venge ?) des sœurs de Genet qui détestent Madame et leur fascination pour elle. La modernité n'empêche pas la relation maître-valet, mais c'est l'argent qui l'institue, pas uniquement une noblesse, et du coup, la relation de domination peut s'inverser ou se muer en échange. C'est d'ailleurs trop pour Élisabeth, la femme de l'ancien monde, qui préfère en finir. Marie annonce (et non l'inverse, aha) un monde nouveau, fondé sur la mutualité. Hélas c'est une utopie car les riches ne le supporteront jamais ! Peut-être que ma lecture est réductrice ou même fausse mais je te livre mon sentiment au moment présent. Pour finir, le passage au plateau est une gageure, non pas pour les ellipses rendues possibles par les passages épiques, mais pour garder un fil tendu tout du long dans cet interminable et formidable dialogue de reines! Ce serait un régal de la voir au plateau avec des actrices expérimentées...

JMP
Et ta lecture de Reines de pique rencontre mes préoccupations lorsque j'ai écrit le texte. Écrire sur l’égalité foncière des êtres, surtout si une différence de statut social les oppose. Écrire une joute verbale où le « bas » parle aussi fermement que le « haut ». Me suis rappelé la parole de Brecht (en substance) : c’est une chose positive qu’au théâtre les ouvriers puissent parler la langue de Goethe. J’ai pris énormément de plaisir à inventer les raisonnements, les phrases, les affrontements, et pour les jouer il faut des actrices de grand talent. Des actrices qui savent se placer dans le texte, lui faire confiance, ne pas en rajouter, ne pas psychologiser, être dans l’énonciation plutôt que dans l’incarnation, donner du corps à la langue. Ce qu’il faut fuir à tout prix, c’est la conversation, le blabla conversationnel. Il faut au contraire aller du côté du combat (pas au sens crapuleux du terme), plutôt au sens presque sportif du terme. Il faut attaquer l’adversaire, riposter à l’attaque, porter le coup, ne jamais arrondir les angles. Reines de pique est un duel entre deux êtres d’exception. Un coup est porté, un coup est rendu et l’issue du combat est là quand une de combattante sort du combat. L’échange doit être tonique, jamais réflexif, jamais intériorisé. Les deux actrices racontent/jouent ce duel pour un public, sachant que ce public est présent, qu’il est le troisième partenaire de la joute. Donc, surtout pas de quatrième mur, mais de la triangulation qui claque. J’ajoute que les personnages prennent peut-être même plaisir à la joute. Les représentations de Bruxelles étaient de bonne qualité, avec deux actrices de texte au rendez-vous, l’une Marie 79 ans, l’autre Elisabeth 81! Il y avait de l’exploit dans l’air et le public ne s’y est pas trompé. Ce genre de texte ne supporte évidemment pas le talent moyen. Sans une grande puissance de feu sur le plateau, le spectateur risque de s’enliser dans le mot, dans le trop-de mots. J’aime ce texte. Mon regret est qu’il ne soit guère connu en France. A ce jour, toi mis à part, je n’ai reçu aucun signal de son existence. Il faudrait trouver deux grands formats qui en ont envie, à qui ça parle, mais mon rayon d’action est trop faible pour les atteindre. Peut-être aussi suis-je à côté de la plaque en écrivant des trucs comme ça, à l’heure de la performance et du numérique. A bien des égards, Reines de pique est un texte anachronique et je n’ai pas assez de visibilité théâtrale en France pour l’imposer malgré tout. Mais qu’il ait suscité ton intérêt me réjouit. Je sens à ton commentaire que tu partages ses enjeux. Elisabeth sait que notre époque n’est plus la sienne, que son extravagance n’y a pas sa place, que son théâtre (peut-être le mien, dans ce cas-ci) est dépassé. Marie, elle, est de la race des roseaux qui plient mais ne rompent point, de l’herbe qui toujours repousse. Sans doute est-elle dans l’utopie, mais le réel en a si peu qu’il est permis au théâtre de ne pas suivre le réel, me suis-je dit.

Juillet 2022

À propos de Reines de pique

La maîtresse, une ancienne actrice, réveille la servante en pleine nuit. Commence un périple qui va les mener à Douvres, terre shakespearien...